archive

Archives Mensuelles: octobre 2012

pat harris: pear, 2007

Une des espèces endémiques de l’île de La Réunion est le Ruizia cordata, connu comme « le bois de senteur blanc » (car ses petites fleurs rougeâtres exhalent une odeur qui rappelle celle de la farine). Etant une espèce en voie de disparition dans les années 70, on récupéra quelques boutures des trois seuls individus survivants et l’on cultiva des nouvelles plantes pour les réintroduire en 1989.

Jean-Claude Ellena composa Bois Farine pour L’Artisan Parfumeur en 2003 en s’inspirant des fleurs de cet arbre. Voici donc une autre gravure botanique qui s’ajoutait au libre d’espèces végétales «modifiées» par le parfumeur. La farine y est idéalisée, tant l’accord de tête mélangeant grains de fenouil et amande tendre est cosmétique. Cette boule de massepain amer se tourne laiteuse en s’arrosant d’iris et de fève Tonka. La coumarine composant la fève enchaîne cette facette foin talqué avec les notes de fond du parfum: cèdre blanc, gaïac, santal.

Ce bois farineux est blanc comme du lait chaud dans lequel l’on aurait infusé des fruits secs et des bois clairs. (De toute façon on est très loin d’Etra ou Le Feu d’Issey, comblés d’allusions au thé chai et les roses confites.) Le fil rouge amande – iris – santal, magistralement construit par le parfumeur, imprègne la peau de ce baume savoureux et délicat.

Le seul reproche est celui attribuable à la plupart des créations d’Ellena: ayant une ténue plutôt insuffisante et une diffusion réservée, l’amusement olfactif qu’il provoque se dissipe à peu près deux heures après la vaporisation.  Bois Farine reste cependant une belle eau de toilette à utiliser lorsqu’une fine envie de gourmandise lance un appel.

Publicités

nan goldin: guido on the dock, 1998

Lanvin lança Arpège en 1927. Il fut (on le reformula dans les années 90) un parfum riche et complexe, grande source d’inspiration pour futures créations dans le style aldéhyde floral et poudré. En 2005, la maison française commanda à Olivier Pescheux un pendant masculin.

Arpège pour homme s’ouvre avec un éclat de néroli et poivre rose. La noix de muscade apparaît très tôt, suivie par un iris lacté et une vanille légère assombrie de maté. Le fond, fève Tonka et santal, se développe onctueux et très persistant, retrouvant ainsi l’essence aldéhydé et crémeuse, peuplée de fleurs baumées, qui rend son petit hommage à la version pour femme.

J’ai eu besoin de quelques reprises pour apprécier la tête d’Arpège pour homme, mais les notes de fond ont été un vrai plaisir dès le premier essai. Je ne me lasse jamais de ce fond fin et superlatif, qui se prolonge pendant des heures (quelle ténue formidable!) et s’adhère à la peau et aux vêtements d’une façon élégante, rassurante et propre.

Même si l’on reproche souvent à Lanvin d’avoir présenté un parfum peu intéressant, opposé à l’opulence et le caractère de l’Arpège pour femme, à mon avis ce parfum ne pouvait pas se montrer autrement. Une révolution n’avait pas de place ici. L’homme à côté de la femme Arpège est chic et très discret: il doit, sur les planches, nourrir et contempler la splendeur voluptueuse de sa dame.

afro basaldella: paese giallo, 1957

Il paraît que Serge Lutens se serait inspiré d’une ancienne doctrine, à mon avis possiblement connectée aux théories des médecins grecs concernant la nature des humeurs, pour concevoir Arabie: ce qui est sec est noble par essence, et ce qui est humide incarne la luxure. Lutens aurait voulu associer, donc, l’odeur de plusieurs matières qui sentent bon en séchant.

Ce principe nous offre une corne de l’abondance farcie de délices inusuels: écorce de mandarine, figues sèches, dattes brunes, raisins de Corinthe, feuilles de laurier. Le tout s’accompagne, en apportant un sirop riche mais pas du tout culinaire, de cumin, noix de muscade, fève Tonka et clou de girofle. Ayant comme base un bloc brut et résineux de cèdre et santal, les arêtes de cette eau de parfum sont poncées grâce au benjoin de Siam et la myrrhe.

Christopher Sheldrake compose donc cet opus en 2000, en niellant les éléments de ce bouquet rare sur le cèdre adoré de Lutens. Le sillage et la tenue sont extraordinaires, et Arabie se développe sur la peau comme le récit d’un raconteur génial et inépuisable: l’histoire s’éloigne et s’approche sans cesse en nous illustrant tous les personnages de sa trame. Le résultat final est assez proche de celui de Santal de Mysore, mais l’overdose de cumin de ce dernier est suppléée ici par la noblesse des fruits secs.

Sur moi Arabie est un boisé riche et voluptueux. Le santal y règne et un moût cuit, percé de laurier et raisins cuminés, éclate de lumière et chaleur et me transporte. Tout compte fait, ceci n’est pas un parfum orientaliste, mais un roman formidable.

carl theodor dreyer: la passion de jeanne d’arc, 1928

L’oliban est une résine produite par les arbres mâles des espèces du genre Boswellia, originaire de l’actuel Oman et cultivé aussi en Somalie et au Yémen. Il faut attendre une dizaine d’années pour que l’arbre fournisse la résine. L’écorce est incisée et l’on récolte les sécrétions des troncs  trois semaines plus tard. Il y a deux types de résine d’oliban, le premier étant le plus précieux: l’encens blanc (c’est-à-dire, la résine recueillie en automne d’après les incisions estivales) et l’encens roux (les concrétions ramassées au printemps à la suite des incisions hivernales).

Orchanos fit enterrer sa fille Leucothoé vivante. Hélios, amoureux d’elle, incapable de supporter sa souffrance, changea Leucothoé en tige d’encens. Ovide évoque de cette façon, dans ses Métamorphoses, la naissance du premier arbre de Boswellia.

Le nom que les Égyptiens lui donnèrent, sénetecher, signifie « ce qui rend divin ». Le mot «encens» fut emprunté au latin ecclésiastique vers 1135 (incensum désignait une matière brûlée en sacrifice). Le pouvoir mystique de l’encens, célébré par la religion, fut aussi économique: la route de l’encens agrandit la fortune de plusieurs royaumes et pendant le Moyen-âge la résine fut considérée plus précieuse que l’or.

Ce n’est pas la martyre qui m’inspire, mais Maria Falconetti en jouant le rôle principal dans le film de Dreyer: son rapport avec la caméra, les nuances de son interprétation, la plasticité de son visage. Il paraît que le tournage de La passion de Jeanne d’Arc fut un éclatement de couleur et de tissus brillants. Le blanc et noir du résultat final, en revanche, est un dépouillement de tous les éléments qui fait enlever l’essence de l’histoire et de son personnage comme une volute de fumée.

I

Serge Lutens – Serge Noire

Lorsque Lutens décrit un parfum comme « l’esthète » il faut bien faire attention. Christopher Sheldrake signe ce bloc d’encens brutal et narcotique en 2008. Injectant camphre, poivre noir et clou de girofle dans l’air, les premières minutes en sont presque injurieuses. Une odeur de transpiration aigre bouleverse les narines avant qu’une corbeille de prunes confites n’arrive subtilement parfumée au patchouli. L’esthète, ou l’ascète (car la serge est utilisée pour les soutanes et les uniformes militaires), nous fait fléchir.

II

Lorenzo Villoresi – Incensi

Le parfumeur florentin livra cette eau de toilette en 1997. Un encens réaliste et classiciste, dans lequel l’odeur de l’oliban est amplifiée par le baume Tolu et plusieurs résines (styrax, benjoin, élémi) tout en gardant une dimension très légère. La bergamote, le pavot et la baie du genévrier démentent cette fausse impression de cologne à l’ancienne. Il reste une option moins capiteuse de l’encens pour l’été et une belle alternative à Avignon de Comme des Garçons.

III

Etro – Messe de Minuit

Jacques Flori acheva ce parfum en 1994. Messe de Minuit est riche, épais, enivrant. La base d’encens, myrrhe et labdanum, solide et imperturbable, est vivifiée par une mielée overdose d’agrumes (citron, orange, bergamote, petit-grain). Comme la messe dont il porte le nom, il trouve sa place en hiver. Étant un peu moins facile à porter que les deux encens exposés ci-dessus, il reste un monument pour lequel il faut remercier la prise de risque de la marque milanaise.

lina scheynius: diaries series, summer 2011

D’après ce que dit la légende Verrès, tyrannique et hédoniste, se faisait transporter en pallium. L’un de ses préférés, un grand baldaquin, requérait la force d’une demi-douzaine de porteurs. Verrès s’y allongeait entre plusieurs coussins remplis de roses ramassées à l’aube. On dit aussi qu’il faisait entre-tisser des pétales de rose parmi les fils du voile couvrant le dais de son trône.

Ayant fondé sa maison de couture en 1955, Jean-Charles Brosseau, connu per ses chapeaux, chargea Françoise Caron de faire un parfum inspiré par la Belle Époque et l’odeur des fards. En 1981 naquit Ombre Rose. Le parfum entoure de pêche, muguet et ylang-ylang un morceau de bois de rose du Brésil. Les notes de tête, aldéhydées comme une savonnette, contrastent avec le fond musqué et vanillé. Un santal talqué et lacté, sali d’héliotrope, soutient la structure.

Ma peau crée un antagonisme particulier avec Ombre Rose. D’abord, un souffle très cosmétique dû au santal et le bois de rose (je remémore la coiffeuse d’une chère amie, toujours provisionnée de poudre de riz et d’eau distillée à la rose). En plus, une facette plastiquée et presque dérangeante d’encens de santal en grain brûlé avec du charbon végétal, même si très discrète, montre toute sa beauté objective.

Ombre Rose est une régression où les passés historiques et personnels s’interpellent, et son odeur rétro et poudrée fait déjà partie des classiques de la parfumerie moderne. Ses inconditionnels en sont ravis.

sue johnson: wasp-nest-tail oriole, 1997

Hermès a imaginé les Hermessences, une collection d’eaux de toilette, et Jean-Claude Ellena les a matérialisées. Ellena, souvent surnommé l’aquarelliste du parfum, envisage ces Hermessences comme un laboratoire d’expérimentation. L’ingrédient nommant chaque création est toujours idéalisé en exacerbant ou dissimulant ses facettes intrinsèques pour en composer une variation.

Cette fois-ci l’ambre, résine arborescente qui cristallise à l’air par oxydation, se dilue et s’aromatise. L’accord ambre que l’on utilise en parfumerie (vanille, benjoin, labdanum, musc) s’enrichit de sésame, cannelle, fève tonka et amande. Le fond, un tabac cuiré et balsamique, soutien tous les ingrédients et les fait dialoguer.

Le narguilé, avec l’arôme doux du tabac fruité et mielé, s’y trouve bien présent. L’ambre aussi, rhumé et sirupeux, un tantinet excessif. L’Orient, à mon avis, pas du tout. Il n’y a pas de fumerie exotique ici: lorsque je me parfume en Ambre Narguilé je vois une tarte tatin peu beurré, overdosée de cannelle et eau-de-vie, dont les pommes peu cuites croustillent sous les dents.

Ambre Narguilé n’est pas un goûter sucré, mais son évocation. La composition est une gourmandise équilibrée et élégante, orientaliste, et son sillage et sa ténacité en font une armure efficace contre les froids hivers de la nostalgie.

richard pettibone: proust’s bedroom, 1966

Les violettes furent bien courtisées par les classiques: les grecs les utilisaient pour orner les cercueils des jeunes vierges et Pline l’Ancien leur attribuait le pouvoir de calmer les céphalées et atténuer la gueule de bois. A partir du Haut Moyen-âge elles devinrent une marque d’honneur et de respect. Même si l’on les découvrit «olfactivement»  durant l’époque victorienne, c’est grâce à la parfumerie française qu’elles sont logées dans une place discrète mais incontestable.

De nos jours, ce sont les feuilles de la viola odorata que peuvent donner naissance à l’absolue. Son odeur est poudrée, verte et terreuse. En revanche il faut que les parfumeurs utilisent les ionones, composés synthétiques, pour reproduire la senteur des fleurs, dans ce cas-ci un peu moins verte et légèrement plus sucrée.

Je repense surtout maintenant au petit jardin où je prenais avec ma mère le déjeuner du matin et où il y avait d’innombrables pensées. Elles m’avaient toujours paru un peu tristes, graves comme des emblèmes, mais douces et veloutées, souvent mauves, parfois violettes, presque noires, avec de gracieuses et mystérieuses images jaunes, quelques-unes entièrement blanches et d’une frêle innocence. Je les cueille toutes maintenant dans mon souvenir, ces pensées, leur tristesse c’est accrue d’avoir été comprises, la douceur de leur velouté est à jamais disparue. [Marcel Proust: La confession d’une jeune fille]

C’est après la lecture de ce passage et la façon dont l’écrivain s’exprime que j’ai pensé à une odeur qui lui eût pu être chère. Ce panégyrique m’inspirait la verdure d’un jardin clos dont les brisures du dallage débordent des violettes. La réponse est arrivée en triptyque:

I

Santa Maria Novella – Violetta

Le matin, dans la salle de bain silencieuse et saturée de vapeur, le rituel de la toilette et l’habillement prépare Proust pour la quotidienneté. Cette version de la violette est inattendue par la verdure d’une brassée de feuilles craquantes et fleurs aux antipodes de la douceur, tout juste revêtues d’une vanille aqueuse.

II

Les Nez – The Unicorn Spell

Le petit-déjeuner attend dans le jardin, où la table préparée dépasse les parterres avec leur flore encore assouplie. Isabelle Doyen intensifie la force du feuillage du jus et la violette, verglacée, se déploie toute-puissante. Le fond boisé et légèrement poivré devient le sous-bois d’une forêt.

III

Serge Lutens – Bois de Violette

Marcel s’enfonce dans le boudoir de la maison pour y retrouver sa mère. Il se blottit dans ses bras et reconnaît encore une fois la petite fleur: elle est devenue douillette et riche. Christopher Sheldrake créa un alcool de cèdre blanc paré de violettes, voluptueux et suggestif. La jeunesse dorée et le désenchantement présent se mêlent, luxueux, en décadence.