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Archives Mensuelles: novembre 2012

franz kline: untitled, 1951

René Lalique, maître vidrier et bijoutier, a fondé son atelier en 1890. Ses créations sont restées des exemples incontournables de qualité, créativité et élégance. Outre à l’œuvre en cristal et les bijoux, l’histoire de la maison est liée à la parfumerie: Lalique conçut plusieurs flacons pour des autres marques. Il était fort probable, donc, que la marque se mettait au parfum.

Encre Noire est un vrai vétiver. Ceci étant dit, son immense simplicité devient complexe lorsqu’on voit la façon dont Nathalie Lorson l’a construit. Le parfum, lancé en 2006, marie les vétivers de Bourbon et d’Haïti, denses et qualitatifs, qui bâtissent la colonne vertébrale de la composition. Le bois de cyprès et la résine de cèdre Hinoki, secs et presque médicinaux, vont en tête. Les notes de fond sont le musc et l’ambre, très subtils.

Encre Noire est du bois vivant, un arbre battant dont l’écorce a été arrachée. Sa résine s’est séchée, et c’est précisément cette nature ce que l’on sent: du vert, du sapin, de la forêt flottante privée du sous-bois et son odeur riche et automnale. Le cyprès, le Hinoki et les muscs sombres fluctuent, mais le vétiver insiste: il reste un monolithe tout au long du développement.

Si je devais prononcer un seul adjectif pour décrire ce parfum, ça serait «salé». Encre Noire a été un choc olfactif parce qu’il m’a fait penser au goût du sel: d’abord, la saveur de la peau après un bain de mer, lorsque l’eau s’est évaporée sous le soleil. Si le goût et l’odorat sont la même chose, ce parfum le prouve.

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georg wilhelm pabst: die büchse der pandora, 1929

Le parfum, en soi, est un cosmétique. En outre, la parfumerie parfois fait un appel à un accord « cosmétique » pour bâtir un parfum. Cet accord se construit normalement autour des notes aldéhydées et talquées, légèrement grasses, donc olfactivement très proches de l’idée d’une coiffeuse et tous les éléments nécessaires pour  la toilette.

Les ingrédients que l’on associe au concept du bain et de la propreté, normalement par tradition et imposition olfactives, sont toujours les mêmes: le bois de rose, la violette, le beurre d’iris, le bois de santal et le musc blanc. Dans ces cas-ci, leurs facettes caractéristiques sont volontairement poussées à l’extrême pour souligner, je le crois, pas une odeur mais un souvenir. La fleurance la plus attribuable à l’accord cosmétique, en tout cas la plus prédominante, est toujours celle du rouge à lèvres. Le contact avec les muqueuses buccales permet l’usage d’une quantité de matières très limitée, donc les variations sur la rose, la violette ou les accords fruités sont le lieu commun de ces objets depuis des décennies.

Jean-Paul Gaultier, un des pionniers à vouloir un parfum à l’accord cosmétique, qu’il commissionna à Jacques Cavallier en 1993, lança Classique en s’inspirant d’un souvenir d’enfance: l’odeur de la trousse de bain de sa grand-mère. Ce complexe mélange de fleurs blanches, prune et vanille est un envahissant monument de féminité, classique comme son nom l’indique, mais moderne et captivant au même temps. Flower par Kenzo, créé par Alberto Morillas l’année 2000, est une révision de l’accord cosmétique, mais montrant une violette plus présente, et avec une note de poudre de riz très japonaise, telle est la tradition de l’usage de ce genre de fard au pays nippon. La trousse de bain reste, donc, toujours là.

Louise Brooks en jouant Lulu dans le film de Pabst, à mon avis, ne pourrait utiliser que ce genre d’odeur pour se parfumer. La féminité et la sensualité de la fille et les malheurs de la vertu nécessaires pour le personnage en sont le témoin. Voici trois exemples pour entretenir sa beauté:

I

Dolce & Gabbana – Sicily

Sicily, signé Nathalie Lorson en 2003, est l’une des rares surprises de la marque milanaise. La bergamote sicilienne y représente une savonnette aldéhydée dès le début. La rose et le jasmin se délassent en tendre pommade, et le bois de santal et l’héliotrope enrichissent le tout. Sicily dévient la version orientale et certes discrète de l’accord. Même si difficilement trouvable ces derniers temps, il mérite sans doute sa petite recherche.

II

Éditions de Parfums Frédéric Malle – Lipstick Rose

Ralf Schwieger proposa ce parfum à Frédéric Malle l’année 2000. La création s’adapte bien au concept de la marque, celui de la carte blanche donnée au parfumeur. Le résultat est une autre régression: une rose cireuse et superlative, auréolée de violette et colorée de framboise et pamplemousse, renferme dans son bouton un petit quelque-chose d’enfantin (les muscs propres) qui tourne, très ambigument, en masculin (l’ambre et le vétiver).

III

État Libre d’Orange – Putain des Palaces

Nathalie Feisthauer créa ce parfum en 2006. La rose et la violette forment le tout, l’amande amère et le gingembre confit le sucrent, et le cuir feutré configure leur décor. Putain des Palaces est excessif, abusif, à la limite du vulgaire, mais énormément charmant. Ses traces, particulièrement sur les vêtements, sont presque indélébiles. La courtisane, à ce point-ci, se transforme en fleur de plante carnivore.

kate lehman: golathus and phasma, 2005

Serge Lutens offrit sa vision du vétiver en 2004. La racine indienne est l’un des composants les plus habituels des parfums masculins, et plus rarement des notes de fond des féminins, mais cette fois-ci il déploie toute son ambivalence. Lutens connecta l’odeur de cette matière à son expérience: lorsqu’il était un enfant il rêvait de changer sa famille, son pays, son sexe. Le vétiver devait, donc, subir une métamorphose et s’étaler d’une façon suffisamment ambiguë pourvu que la peau choisît un genre.

Christopher Sheldrake hybrida un arbre imaginaire poussant de la racine archiconnue. Un baume de benjoin, ciste labdanum et bois de santal protège une structure solide de vétiver et bois de gaïac. L’effet balsamique, légèrement médicinal, est compensé par l’iris toscan et arrondit par une rose translucide et un cacao lacté. L’ambre et le musc, en sourdine, deviennent la terre poussiéreuse d’où le vétiver a été déraciné.

Sur moi, Vétiver Oriental est terriblement vert, tel le ciste labdanum y est évident dés le début. La rudesse de la matière, suivie de très près par le gaïac et un iris suggéré, est assouplie par la rose, végétale et fumée, timide. Ayant des ingrédients très communs, Sheldrake réécrit le vétiver et ses partenaires en l’adaptant à l’orientalisme de la maison parisienne. Le sillage est discret, mais la ténue de l’eau de parfum (haute concentration) assez remarquable.

Je ne crois pas que Lutens eut réussi à changer le sexe de la racine: à mon avis Vétiver Oriental est bien un homme. Ce qui m’amuse, pourtant, c’est que cet homme ne devient pas un arbre, mais un insecte, un phasme-feuille javanais: répulsif, fascinant, croustillant et un tantinet féminin.