archive

Archives Mensuelles: janvier 2013

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

Paestum (ou Poseidonia), cité de la Grande-Grèce placée en Campanie, ne fut pas consacrée à Poséidon, mais à Héra et Athéna. Virgile évoqua brièvement ses roseraies dans ses Géorgiques, poème en quatre chants. Jean-Pierre Brun nous explique dans un article que la presse à l’huile située au milieu du forum de la cité confirme l’existence d’une boutique pour produire de l’huile essentielle de rose sur place. (La tradition de l’époque nous fait supposer que la base de cette préparation contiendrait aussi de la myrrhe.)

Bertrand Duchaufour composa Paestum Rose pour Eau d’Italie en 2006. La rose de Turquie est ici transfigurée par l’essence d’artémise, plante indienne dont l’huile obtenue par distillation possède des facettes fruitées et liquoreuses. Ses ombres ne changent pas la couleur: coriandre, poivre rose, un certain accord pivoine. Un encens essentiel présente un fond de myrrhe et de patchouli terreux. Le papyrus et le bois de wengé (Millettia laurentii), terriblement chic dans la pyramide olfactive du site de la marque, me sont introuvables.

Lorsque je me parfume en Paestum Rose, on dirait d’un spiritueux dont la recette ancestrale contient de la rose et des fruits (j’y sens de la grenade; suis-je suggestionné par ces fruits qui ont toujours accompagné les représentations d’Héra?). L’encens et la myrrhe y apportent la gravitas et la sécheresse en sculptant les fleurs sur la peau comme si c’étaient des boutons sur un chapiteau.

Ce parfum est le paradoxe d’une rose ombrée et ensoleillée, épicurienne et modérée, d’un temple avec ses liturgies et ses bacchanales. Paestum Rose n’est pas grec, pas roman non plus: il est impressionniste. En fait, ce sacré qui tombe en profane trouve sa place en musique: les Danses pour harpe et orchestre de Debussy.

william henry fox talbot: dentelle, 1845

william henry fox talbot: lace, 1845

Jacques Floris créa ce parfum pour Etro en 1997. Il paraît qu’il est nommé après une reine indienne, mais la seule information distribuée par la marque est bien prudente: Shaal Nur, reine de la lumière de l’aube, nous promet un baume réparateur. La fleur représentant la dame serait le karo karoundé (Leptactina Senegambica), arbuste de l’Afrique méridionale dont les fleurs sentent un ligneux amalgame de jasmin et gardénia, qui s’établit comme l’âme de la composition et domine ses notes de cœur.

Le karo karoundé n’est pas indien, et les notes de tête non plus: Shaal Nur se présente comme un plateau de rondelles d’agrumes, juteuses et rafraîchissantes (mandarine, bergamote, pamplemousse, citron), sur lequel on a parsemé des pétales de rose du Maroc et des grains de coriandre. Les notes centrales ratifient que cet opus est une histoire qui se passe en Méditerranée: on y aperçoit du romarin, du thym, de l’estragon. Le fond, boisé et médicinal, finement crémeux, se compose de vétiver, encens et bois de cèdre.

Shaal Nur marie le vert du vétiver et du gardénia et la volupté d’un encens murmurant. Sur ma peau ses agrumes ne sont là que pour éclairer le karo karoundé, donc leur trace devient un subtil voile de mandarine très vite. Le romarin se transforme en bois de rose (talqué, soyeux) avant de se plonger dans un vétiver résineux mais aérien.

Ce parfum est tiède, lumineux, très classique et indéniablement moderne. Sa brassée de fruits et d’herbes nous emporte au centre du cloître d’un monastère sicilien. L’Orient se transforme en souvenir emboîté dans un autre souvenir qui s’emboîte lui-même dans un autre souvenir. Et c’est précisément cette mise en abîme qui rend Shaal Nur un plaisir d’équilibre et (apparente) simplicité.