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Archives Mensuelles: février 2013

arnold schönberg: verklärte nacht (manuscrit), 1899

arnold schönberg: verklärte nacht (manuscrit), 1899

Mes idoles sont, très souvent, des personnages littéraires. La plupart des fois il ne s’agit pas de protagonistes, même pas de rôles très marqués ou particulièrement décisifs. Dans ce cas-ci Joachim Ziemssen, le cousin de Hans Castorp, protagoniste de Der Zauberberg de Mann, m’a captivé. Dans le roman Ziemssen joue, je le crois, la Noblesse. Timide, bien élevé, délicat, d’une simplicité extrême. Sa silhouette subtile s’étale suprême. En outre, si je l’ai bien compris, il personnifie parallèlement un certain genre d’incertitude, et c’est grâce à lui (ou bien malgré lui, peux-je le décider ?) que la vie de Castorp devient ce que l’on a appris.

Son odeur, dans ma tête il y en a, est bien celle-là d’une eau de toilette fraîche et insouciante, pudique et réservée. Ce genre de parfum, que j’apprécie beaucoup, n’appartient pas entièrement à mes goûts. Nonobstant que plusieurs flacons de ce genre fassent partie de mes avoirs, je les utilise très rarement. Lorsque je le fais, plutôt pendant les belles saisons, les envies sont toujours les mêmes : de la pause, du confort, du plein air.

Mon point de départ est Bouquet Impérial de Roger & Gallet, découvert furtivement pendant mon enfance. Son énorme flacon à l’ancienne régnait dès la tablette de la toilette de la chambre d’amis de la maison familiale. Ce territoire, qui m’était interdit, gardait cette merveille de mandarine, de rhubarbe et de musc, dont l’intérieur du bouchon je reniflais en cachette. Ziemssen, je le sais, ne peut émaner qu’un parfum de ce genre.

I

Chloé – Eau de Fleurs: Capucine

Louise Turner signa en 2010 cette aquarelle de galbanum, verte et légère. On dirait d’un tulle de soie blanche que, sur un fond blanc, devient vert pastel. Le néroli y ajoute de la douceur candide, et le jasmin et le muguet, dans ce cas-ci végétaux et translucides, colorient le feuillage du jardin. Les impressions de la parfumeur sur la fleur, « elle semble tout droit sortie d’un livre ancien de botanique ou d’un herbier », me semblent très justes. Le seul bémol ? Son manque de tenue.

II

Penhaligon’s – Opus 1870

Un chypre léger conçu en 2005 (son parfumer m’est introuvable). Une trace d’encens perlé de poivre noir et de rose. Une sortie pétillante en sourdine : la marque revendique du yuzu et des grains de coriandre.  Le fond cèdre et santal est bien celui d’une cologne à l’ancienne, d’un barber’s shop victorien. Pas un tulle, mais du papier de soie : une fenêtre ouverte à une vallée peuplée de sapins blanchis de neige.

III

Chanel – Nº 18

Un voulu soliflore de grains d’ambrette, d’hibiscus, composé par Jacques Polge en 2007 pour être ajouté à la collection de Les Exclusifs de Chanel. Une très brève ouverture agrumée et discrètement aldéhydée  nous présente une fleur un peu rose et un peu grise, à la senteur dont les échos rappellent la douceur du saké. Une eau de toilette plutôt féminine, fragile, mais avec du caractère. Un vélarium en lin écru protège un petit bouquet de roses et fleurs de prunier d’un soleil qui, insolent, pourrait les souiller.

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elizabeth violet blackadder: lilies (green and white), 1988

elizabeth blackadder: lilies (green and white), 1988

Le tirage à sort chez Grain de musc organisé par Denyse Beaulieu m’a permis de gagner deux échantillons sous condition d’en livrer mon interprétation. Jour, le nouveau-né de la maison Hermès, exigeait une petite réflexion: quelles sont les fleurs que son kaléidoscope olfactif forme et déforme?  J’ai profité de mon entrée en action chez Grain de musc pour développer un avis qui requérait plusieurs paragraphes, et que j’afiche ci-dessous.

« Un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe. »

C’était le désir de Coco Chanel pour son Numéro 5: du composé, du fabriqué, du parfum qui sent le parfum. Jour d’Hermès n’est pas un parfum inspiré d’un bouquet de fleurs, mais un bouquet de fleurs inspiré d’un parfum. La question qui se pose: est-ce que ça me plaît? Oui et non.

Sur ma peau Jour a l’odeur d’une savonnette réussite mais légèrement banale. Je me dis que c’est une belle option parmi les lancements grand publique, et je me dis aussi que j’y sens une version de L’Eau de Serge Lutens en plus concret, en plus affirmé… mais presque redondante.

L’éclat initial après la vaporisation mélange des échos timides: du dianthus, des bouchons de rose à peine pilés, du freesia… et une présence qui me fait penser d’abord à une poire tranchée et croquante. Pourtant, la savonnette dont je parlais règne: en empruntant ses traits à la fleur presque virginale de Vanille Galante et les zestes anesthésiés d’Iris Ukiyoé, il reste une pâte peu grasse douée de sagesse et de persévérance (quelle tenue splendide tout en restant discrète !).

Jean-Claude Ellena, dans son laboratoire à l’image épurée et minimaliste, a produit l’hybride d’une fleur rare à la place d’un parfum. Jour d’Hermès devient le soliflore utopique d’un arbuste dont les inflorescences sentent les muscs blancs, propres, lessiviels. Et, si cette fleur sans nom devra trouver sa place dans un traité de botanique, le nom famille du parfumeur sera latinisé en reconnaissance de sa prouesse.

Jour se présente comme un mix et remix dont l’esprit n’est pas lointain de celui de Voyage d’Hermès: chic mais démocratique; prudent mais insipide. Ayant senti des perles dignes d’ovation dans la collection des Hermessences, je ne peux que culpabiliser la marque d’une telle déraison.