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état libre d’orange

bob mizer: unknown (jumping), 1973

bob mizer: unknown (jumping), 1973

Le nom de ce parfum cache un vétiver moelleux et distingué. Je dis « cache » parce qu’en lisant gros électricien l’on risque de décider qu’il s’agit d’une odeur de sueur aigre et, conséquemment, de s’empêcher de jouir de cette jolie vision de la racine renommée. L’histoire qui nourrisse le communiqué présenté par la maison est la suivante :

Sa beauté aurait pu être un capital. […] Jouvence pour femmes fardées, substance pour fêtes tardives ou promenade de santé pour fortunes de Palm Beach, sa splendeur s’est consumée au service des autres. Devenu Fat Electrician dans sa maison du New Jersey, il a mis son talent dans sa déchéance.

Antoine Maisondieu créa cette eau de parfum en 2009. Le vétiver est certes son fil rouge, mais une ombre mystérieuse et adoucissante de myrrhe et opoponax, caramélée de vanille et de fève tonka, reste à l’affût. Les notes de tête, peut-être la partie la plus surprenante de la composition, sont un accord « crème de marron » et une brassée de feuilles d’olivier.

Je ne saurais pas déterminer une saison appropriée à l’usage de Fat Electrician, car les plaisirs qu’il m’offre changent selon la température. Lorsqu’il fait froid ma peau dévoile l’âpreté d’un vétiver brut, fumé, goudronné, avec un lointain souvenir des arbustes de myrte qui poussent en méditerranée et un fond résineux d’arbre centenaire. L’été, il ébauche une sorte d’oriental charmant, presque trop sucré mais énormément plaisant grâce à ce marron glacé enjôleur et sa ténue sur mesure.

État Libre d’Orange nous offre un opus viril, coquin, d’une sensualité à peu près réprimée. Ce vétiver savoureux ouvre l’éventail de possibilités réservées aux amateurs de cette matière avec une variation qui échappe aux eaux propres et sages: une dentelle de gomme brûlée, édulcorée, addictive.

georg wilhelm pabst: die büchse der pandora, 1929

Le parfum, en soi, est un cosmétique. En outre, la parfumerie parfois fait un appel à un accord « cosmétique » pour bâtir un parfum. Cet accord se construit normalement autour des notes aldéhydées et talquées, légèrement grasses, donc olfactivement très proches de l’idée d’une coiffeuse et tous les éléments nécessaires pour  la toilette.

Les ingrédients que l’on associe au concept du bain et de la propreté, normalement par tradition et imposition olfactives, sont toujours les mêmes: le bois de rose, la violette, le beurre d’iris, le bois de santal et le musc blanc. Dans ces cas-ci, leurs facettes caractéristiques sont volontairement poussées à l’extrême pour souligner, je le crois, pas une odeur mais un souvenir. La fleurance la plus attribuable à l’accord cosmétique, en tout cas la plus prédominante, est toujours celle du rouge à lèvres. Le contact avec les muqueuses buccales permet l’usage d’une quantité de matières très limitée, donc les variations sur la rose, la violette ou les accords fruités sont le lieu commun de ces objets depuis des décennies.

Jean-Paul Gaultier, un des pionniers à vouloir un parfum à l’accord cosmétique, qu’il commissionna à Jacques Cavallier en 1993, lança Classique en s’inspirant d’un souvenir d’enfance: l’odeur de la trousse de bain de sa grand-mère. Ce complexe mélange de fleurs blanches, prune et vanille est un envahissant monument de féminité, classique comme son nom l’indique, mais moderne et captivant au même temps. Flower par Kenzo, créé par Alberto Morillas l’année 2000, est une révision de l’accord cosmétique, mais montrant une violette plus présente, et avec une note de poudre de riz très japonaise, telle est la tradition de l’usage de ce genre de fard au pays nippon. La trousse de bain reste, donc, toujours là.

Louise Brooks en jouant Lulu dans le film de Pabst, à mon avis, ne pourrait utiliser que ce genre d’odeur pour se parfumer. La féminité et la sensualité de la fille et les malheurs de la vertu nécessaires pour le personnage en sont le témoin. Voici trois exemples pour entretenir sa beauté:

I

Dolce & Gabbana – Sicily

Sicily, signé Nathalie Lorson en 2003, est l’une des rares surprises de la marque milanaise. La bergamote sicilienne y représente une savonnette aldéhydée dès le début. La rose et le jasmin se délassent en tendre pommade, et le bois de santal et l’héliotrope enrichissent le tout. Sicily dévient la version orientale et certes discrète de l’accord. Même si difficilement trouvable ces derniers temps, il mérite sans doute sa petite recherche.

II

Éditions de Parfums Frédéric Malle – Lipstick Rose

Ralf Schwieger proposa ce parfum à Frédéric Malle l’année 2000. La création s’adapte bien au concept de la marque, celui de la carte blanche donnée au parfumeur. Le résultat est une autre régression: une rose cireuse et superlative, auréolée de violette et colorée de framboise et pamplemousse, renferme dans son bouton un petit quelque-chose d’enfantin (les muscs propres) qui tourne, très ambigument, en masculin (l’ambre et le vétiver).

III

État Libre d’Orange – Putain des Palaces

Nathalie Feisthauer créa ce parfum en 2006. La rose et la violette forment le tout, l’amande amère et le gingembre confit le sucrent, et le cuir feutré configure leur décor. Putain des Palaces est excessif, abusif, à la limite du vulgaire, mais énormément charmant. Ses traces, particulièrement sur les vêtements, sont presque indélébiles. La courtisane, à ce point-ci, se transforme en fleur de plante carnivore.