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rose

marià fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

mariano fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

Je me souviens que, lors du lancement l’année 2000, Serge Lutens présenta Sa Majesté la Rose en parlant de mythologie grecque. Je ne sus que plus tard que le parfum s’inspirait d’Oriane de Guermantes : il prend trois absolus de rose de la même façon que le personnage de la duchesse de Guermantes est l’amalgame de trois femmes du Paris de l’époque.

Christopher Sheldrake composa ce soliflore en fondant l’essence, donc, de roses provenant de trois endroits : le Maroc, la Turquie, la Bulgarie. Pour le départ, déployé en verdure naturaliste, le lychee et la camomille offrent son côté le plus potager et réaliste. La suite est inattendue : la feuille de géranium et le clou de girofle remplacent la végétation et transforment le paysage. Le fond laiteux tresse le miel et le gaïac avant de se plonger dans un étang de muscs vaguement animaux.

Les étiquètes sont toujours injustes : Sa Majesté la Rose ne doit pas forcément se consacrer aux femmes. Chez moi il se transforme, il se virilise. La première vaporisation injecte une substance verte et frappante, très herbacée et pas du tout florale. C’est un bouton clos, encore entouré de ses sépales, à peine écrasé entre les doigts. Sur ma peau le géranium envahit le tout, solaire et nonchalant. La rose devient son ombre, sa feuille fleurante. Le fond, un miel animal et sec, s’éteint sereinement.

Voici donc une rose réelle, botanique ; une dissection. J’ai du mal à la placer dans le Maroc chéri de Lutens : elle me plaît un peu plus au milieu d’un jardin andalou, toute entourée de géraniums-lierre et de verveines. La dépossédant de toutes les lourdeurs possibles, elle irradie et rayonne.

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oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

Paestum (ou Poseidonia), cité de la Grande-Grèce placée en Campanie, ne fut pas consacrée à Poséidon, mais à Héra et Athéna. Virgile évoqua brièvement ses roseraies dans ses Géorgiques, poème en quatre chants. Jean-Pierre Brun nous explique dans un article que la presse à l’huile située au milieu du forum de la cité confirme l’existence d’une boutique pour produire de l’huile essentielle de rose sur place. (La tradition de l’époque nous fait supposer que la base de cette préparation contiendrait aussi de la myrrhe.)

Bertrand Duchaufour composa Paestum Rose pour Eau d’Italie en 2006. La rose de Turquie est ici transfigurée par l’essence d’artémise, plante indienne dont l’huile obtenue par distillation possède des facettes fruitées et liquoreuses. Ses ombres ne changent pas la couleur: coriandre, poivre rose, un certain accord pivoine. Un encens essentiel présente un fond de myrrhe et de patchouli terreux. Le papyrus et le bois de wengé (Millettia laurentii), terriblement chic dans la pyramide olfactive du site de la marque, me sont introuvables.

Lorsque je me parfume en Paestum Rose, on dirait d’un spiritueux dont la recette ancestrale contient de la rose et des fruits (j’y sens de la grenade; suis-je suggestionné par ces fruits qui ont toujours accompagné les représentations d’Héra?). L’encens et la myrrhe y apportent la gravitas et la sécheresse en sculptant les fleurs sur la peau comme si c’étaient des boutons sur un chapiteau.

Ce parfum est le paradoxe d’une rose ombrée et ensoleillée, épicurienne et modérée, d’un temple avec ses liturgies et ses bacchanales. Paestum Rose n’est pas grec, pas roman non plus: il est impressionniste. En fait, ce sacré qui tombe en profane trouve sa place en musique: les Danses pour harpe et orchestre de Debussy.

lina scheynius: diaries series, summer 2011

D’après ce que dit la légende Verrès, tyrannique et hédoniste, se faisait transporter en pallium. L’un de ses préférés, un grand baldaquin, requérait la force d’une demi-douzaine de porteurs. Verrès s’y allongeait entre plusieurs coussins remplis de roses ramassées à l’aube. On dit aussi qu’il faisait entre-tisser des pétales de rose parmi les fils du voile couvrant le dais de son trône.

Ayant fondé sa maison de couture en 1955, Jean-Charles Brosseau, connu per ses chapeaux, chargea Françoise Caron de faire un parfum inspiré par la Belle Époque et l’odeur des fards. En 1981 naquit Ombre Rose. Le parfum entoure de pêche, muguet et ylang-ylang un morceau de bois de rose du Brésil. Les notes de tête, aldéhydées comme une savonnette, contrastent avec le fond musqué et vanillé. Un santal talqué et lacté, sali d’héliotrope, soutient la structure.

Ma peau crée un antagonisme particulier avec Ombre Rose. D’abord, un souffle très cosmétique dû au santal et le bois de rose (je remémore la coiffeuse d’une chère amie, toujours provisionnée de poudre de riz et d’eau distillée à la rose). En plus, une facette plastiquée et presque dérangeante d’encens de santal en grain brûlé avec du charbon végétal, même si très discrète, montre toute sa beauté objective.

Ombre Rose est une régression où les passés historiques et personnels s’interpellent, et son odeur rétro et poudrée fait déjà partie des classiques de la parfumerie moderne. Ses inconditionnels en sont ravis.