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vétiver

bob mizer: unknown (jumping), 1973

bob mizer: unknown (jumping), 1973

Le nom de ce parfum cache un vétiver moelleux et distingué. Je dis « cache » parce qu’en lisant gros électricien l’on risque de décider qu’il s’agit d’une odeur de sueur aigre et, conséquemment, de s’empêcher de jouir de cette jolie vision de la racine renommée. L’histoire qui nourrisse le communiqué présenté par la maison est la suivante :

Sa beauté aurait pu être un capital. […] Jouvence pour femmes fardées, substance pour fêtes tardives ou promenade de santé pour fortunes de Palm Beach, sa splendeur s’est consumée au service des autres. Devenu Fat Electrician dans sa maison du New Jersey, il a mis son talent dans sa déchéance.

Antoine Maisondieu créa cette eau de parfum en 2009. Le vétiver est certes son fil rouge, mais une ombre mystérieuse et adoucissante de myrrhe et opoponax, caramélée de vanille et de fève tonka, reste à l’affût. Les notes de tête, peut-être la partie la plus surprenante de la composition, sont un accord « crème de marron » et une brassée de feuilles d’olivier.

Je ne saurais pas déterminer une saison appropriée à l’usage de Fat Electrician, car les plaisirs qu’il m’offre changent selon la température. Lorsqu’il fait froid ma peau dévoile l’âpreté d’un vétiver brut, fumé, goudronné, avec un lointain souvenir des arbustes de myrte qui poussent en méditerranée et un fond résineux d’arbre centenaire. L’été, il ébauche une sorte d’oriental charmant, presque trop sucré mais énormément plaisant grâce à ce marron glacé enjôleur et sa ténue sur mesure.

État Libre d’Orange nous offre un opus viril, coquin, d’une sensualité à peu près réprimée. Ce vétiver savoureux ouvre l’éventail de possibilités réservées aux amateurs de cette matière avec une variation qui échappe aux eaux propres et sages: une dentelle de gomme brûlée, édulcorée, addictive.

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william henry fox talbot: dentelle, 1845

william henry fox talbot: lace, 1845

Jacques Floris créa ce parfum pour Etro en 1997. Il paraît qu’il est nommé après une reine indienne, mais la seule information distribuée par la marque est bien prudente: Shaal Nur, reine de la lumière de l’aube, nous promet un baume réparateur. La fleur représentant la dame serait le karo karoundé (Leptactina Senegambica), arbuste de l’Afrique méridionale dont les fleurs sentent un ligneux amalgame de jasmin et gardénia, qui s’établit comme l’âme de la composition et domine ses notes de cœur.

Le karo karoundé n’est pas indien, et les notes de tête non plus: Shaal Nur se présente comme un plateau de rondelles d’agrumes, juteuses et rafraîchissantes (mandarine, bergamote, pamplemousse, citron), sur lequel on a parsemé des pétales de rose du Maroc et des grains de coriandre. Les notes centrales ratifient que cet opus est une histoire qui se passe en Méditerranée: on y aperçoit du romarin, du thym, de l’estragon. Le fond, boisé et médicinal, finement crémeux, se compose de vétiver, encens et bois de cèdre.

Shaal Nur marie le vert du vétiver et du gardénia et la volupté d’un encens murmurant. Sur ma peau ses agrumes ne sont là que pour éclairer le karo karoundé, donc leur trace devient un subtil voile de mandarine très vite. Le romarin se transforme en bois de rose (talqué, soyeux) avant de se plonger dans un vétiver résineux mais aérien.

Ce parfum est tiède, lumineux, très classique et indéniablement moderne. Sa brassée de fruits et d’herbes nous emporte au centre du cloître d’un monastère sicilien. L’Orient se transforme en souvenir emboîté dans un autre souvenir qui s’emboîte lui-même dans un autre souvenir. Et c’est précisément cette mise en abîme qui rend Shaal Nur un plaisir d’équilibre et (apparente) simplicité.

franz kline: untitled, 1951

René Lalique, maître vidrier et bijoutier, a fondé son atelier en 1890. Ses créations sont restées des exemples incontournables de qualité, créativité et élégance. Outre à l’œuvre en cristal et les bijoux, l’histoire de la maison est liée à la parfumerie: Lalique conçut plusieurs flacons pour des autres marques. Il était fort probable, donc, que la marque se mettait au parfum.

Encre Noire est un vrai vétiver. Ceci étant dit, son immense simplicité devient complexe lorsqu’on voit la façon dont Nathalie Lorson l’a construit. Le parfum, lancé en 2006, marie les vétivers de Bourbon et d’Haïti, denses et qualitatifs, qui bâtissent la colonne vertébrale de la composition. Le bois de cyprès et la résine de cèdre Hinoki, secs et presque médicinaux, vont en tête. Les notes de fond sont le musc et l’ambre, très subtils.

Encre Noire est du bois vivant, un arbre battant dont l’écorce a été arrachée. Sa résine s’est séchée, et c’est précisément cette nature ce que l’on sent: du vert, du sapin, de la forêt flottante privée du sous-bois et son odeur riche et automnale. Le cyprès, le Hinoki et les muscs sombres fluctuent, mais le vétiver insiste: il reste un monolithe tout au long du développement.

Si je devais prononcer un seul adjectif pour décrire ce parfum, ça serait «salé». Encre Noire a été un choc olfactif parce qu’il m’a fait penser au goût du sel: d’abord, la saveur de la peau après un bain de mer, lorsque l’eau s’est évaporée sous le soleil. Si le goût et l’odorat sont la même chose, ce parfum le prouve.

kate lehman: golathus and phasma, 2005

Serge Lutens offrit sa vision du vétiver en 2004. La racine indienne est l’un des composants les plus habituels des parfums masculins, et plus rarement des notes de fond des féminins, mais cette fois-ci il déploie toute son ambivalence. Lutens connecta l’odeur de cette matière à son expérience: lorsqu’il était un enfant il rêvait de changer sa famille, son pays, son sexe. Le vétiver devait, donc, subir une métamorphose et s’étaler d’une façon suffisamment ambiguë pourvu que la peau choisît un genre.

Christopher Sheldrake hybrida un arbre imaginaire poussant de la racine archiconnue. Un baume de benjoin, ciste labdanum et bois de santal protège une structure solide de vétiver et bois de gaïac. L’effet balsamique, légèrement médicinal, est compensé par l’iris toscan et arrondit par une rose translucide et un cacao lacté. L’ambre et le musc, en sourdine, deviennent la terre poussiéreuse d’où le vétiver a été déraciné.

Sur moi, Vétiver Oriental est terriblement vert, tel le ciste labdanum y est évident dés le début. La rudesse de la matière, suivie de très près par le gaïac et un iris suggéré, est assouplie par la rose, végétale et fumée, timide. Ayant des ingrédients très communs, Sheldrake réécrit le vétiver et ses partenaires en l’adaptant à l’orientalisme de la maison parisienne. Le sillage est discret, mais la ténue de l’eau de parfum (haute concentration) assez remarquable.

Je ne crois pas que Lutens eut réussi à changer le sexe de la racine: à mon avis Vétiver Oriental est bien un homme. Ce qui m’amuse, pourtant, c’est que cet homme ne devient pas un arbre, mais un insecte, un phasme-feuille javanais: répulsif, fascinant, croustillant et un tantinet féminin.