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parfum pour soi

lucio fontana: concetto spaziale - attese (questo quadro ha sette tagli), 1968

lucio fontana: concetto spaziale – attese (questo quadro ha sette tagli), 1968

Ça a été dans une petite parfumerie qui propose les marques de niche italiennes que j’ai découvert La Collina Toscana. Prenant son inspiration dans les villes et la culture toscans, ce parfum lancé en 2011 se veut un boisé raffiné.

La note pivot est l’oud (Aquilaria malaccensis). Cet arbre poussant en Asie est souvent infecté par une variété de champignon, le Phaeoacremonium parasitica, qui sécrète une résine aromatique. Même si la maison propose une tête de cèdre du Texas et un cœur de santal australien, le bois d’oud y est soutenu et insistent. Les autres matières, bien que presque palpables, sont absorbées par le héros de la composition.

Loggia dei Mercanti, la loge des marchands, sent les outres remplies de vin. Pas un vin alcoolique, mais une potion balsamique, liquoreuse. Le bois d’oud perd ses facettes sourdes et rêches pour ne reprendre qu’une partie de son exotisme. Le tout devient charnu et beurré. Cette boisson contient des fleurs et des épices que l’on y a fait macérer, mais elles se perdent dans la noirceur de la cave : des pétales de rose, des écorces de mandarine, des baies sauvages…

Je n’affirme pas, je divague. La peau émane encore cette senteur crémeuse et nostalgique, tiède et froide en même temps. La construction de Loggia dei Mercanti n’est pas exceptionnelle, et l’on pourrait lui reprocher une ténue discrète et une évolution presque monocorde. Il faut cependant mettre le parfum le soir et le jour, l’hiver et l’été, et vérifier que son petit caléidoscope, même si ne quittant jamais le rouge, renferme plein de filigranes complexes et précieuses.

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marià fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

mariano fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

Je me souviens que, lors du lancement l’année 2000, Serge Lutens présenta Sa Majesté la Rose en parlant de mythologie grecque. Je ne sus que plus tard que le parfum s’inspirait d’Oriane de Guermantes : il prend trois absolus de rose de la même façon que le personnage de la duchesse de Guermantes est l’amalgame de trois femmes du Paris de l’époque.

Christopher Sheldrake composa ce soliflore en fondant l’essence, donc, de roses provenant de trois endroits : le Maroc, la Turquie, la Bulgarie. Pour le départ, déployé en verdure naturaliste, le lychee et la camomille offrent son côté le plus potager et réaliste. La suite est inattendue : la feuille de géranium et le clou de girofle remplacent la végétation et transforment le paysage. Le fond laiteux tresse le miel et le gaïac avant de se plonger dans un étang de muscs vaguement animaux.

Les étiquètes sont toujours injustes : Sa Majesté la Rose ne doit pas forcément se consacrer aux femmes. Chez moi il se transforme, il se virilise. La première vaporisation injecte une substance verte et frappante, très herbacée et pas du tout florale. C’est un bouton clos, encore entouré de ses sépales, à peine écrasé entre les doigts. Sur ma peau le géranium envahit le tout, solaire et nonchalant. La rose devient son ombre, sa feuille fleurante. Le fond, un miel animal et sec, s’éteint sereinement.

Voici donc une rose réelle, botanique ; une dissection. J’ai du mal à la placer dans le Maroc chéri de Lutens : elle me plaît un peu plus au milieu d’un jardin andalou, toute entourée de géraniums-lierre et de verveines. La dépossédant de toutes les lourdeurs possibles, elle irradie et rayonne.

bob mizer: unknown (jumping), 1973

bob mizer: unknown (jumping), 1973

Le nom de ce parfum cache un vétiver moelleux et distingué. Je dis « cache » parce qu’en lisant gros électricien l’on risque de décider qu’il s’agit d’une odeur de sueur aigre et, conséquemment, de s’empêcher de jouir de cette jolie vision de la racine renommée. L’histoire qui nourrisse le communiqué présenté par la maison est la suivante :

Sa beauté aurait pu être un capital. […] Jouvence pour femmes fardées, substance pour fêtes tardives ou promenade de santé pour fortunes de Palm Beach, sa splendeur s’est consumée au service des autres. Devenu Fat Electrician dans sa maison du New Jersey, il a mis son talent dans sa déchéance.

Antoine Maisondieu créa cette eau de parfum en 2009. Le vétiver est certes son fil rouge, mais une ombre mystérieuse et adoucissante de myrrhe et opoponax, caramélée de vanille et de fève tonka, reste à l’affût. Les notes de tête, peut-être la partie la plus surprenante de la composition, sont un accord « crème de marron » et une brassée de feuilles d’olivier.

Je ne saurais pas déterminer une saison appropriée à l’usage de Fat Electrician, car les plaisirs qu’il m’offre changent selon la température. Lorsqu’il fait froid ma peau dévoile l’âpreté d’un vétiver brut, fumé, goudronné, avec un lointain souvenir des arbustes de myrte qui poussent en méditerranée et un fond résineux d’arbre centenaire. L’été, il ébauche une sorte d’oriental charmant, presque trop sucré mais énormément plaisant grâce à ce marron glacé enjôleur et sa ténue sur mesure.

État Libre d’Orange nous offre un opus viril, coquin, d’une sensualité à peu près réprimée. Ce vétiver savoureux ouvre l’éventail de possibilités réservées aux amateurs de cette matière avec une variation qui échappe aux eaux propres et sages: une dentelle de gomme brûlée, édulcorée, addictive.

cy twombly: free wheeler, 1955

cy twombly: free wheeler, 1955

La Farmacia Santissima Annunziata, fondée en 1561 dans un palais propriété des religieuses bénédictines de San Nicolò, est l’une des pharmacies les plus antiques et prestigieuses d’Italie. Parmi toutes les préparations qui façonnent l’ensemble de ses recettes, la maison nous procure une distinguée collection de parfums. La Santissima Annunziata devient, conséquemment, l’une des destinations inéluctables de l’amateur de parfums qui découvre Florence.

L’eau de parfum 450 naît en 2011 pour fêter l’anniversaire de la naissance de la maison et pour honorer la ville toscane. La description apportée par la marque est bien discrète (je me dis qu’il vaut mieux que ça soit comme ça) : des muscs, des aromates, des fleurs, des notes ambrées. L’iris y règne, ça c’est sûr, mais de façon bienveillante et transparente. Le cuir et l’encens, je ne sais pas si grâce à l’odorat ou bien à la suggestion de la vendeuse, y sont manifestes et souples. Le fond, baumé et humble, caresse tout.

Sur ma peau 450 se déguise en carré de simples médiéval, promesse de guérison : du thym, de la marjolaine ; j’y entrevois également un certain laurier. L’iris y arrive tout de suite, cireux et balsamique, précédé d’un musc cotonneux. Le fond ambré, décoré de vétiver, se pose et repose. Le tout me semble une formule fournie de passé mais en défiant l’avenir, placide et solide. (J’ajouterais à mes notes un rappel à Bois d’Argent d’Annick Menardo pour Christian Dior, mais en plus aromatique et « bien élevé ».)

450 est une belle révision du rhizome toscan que ses fidèles vont certainement apprécier. Une cologne d’iris, austère et charmante, raffiné et formidable comme un gentleman florentin de la fin du XVIIIe. Je m’amuse en voyant que l’iris, source infinie d’inspiration, grande dame, est capable d’amorcer une conversation avec n’importe qui : ses facettes, lorsqu’elles sont dressées avec du talent, la font toujours plus désirable à mes narines.

odile redon: un étrange jongleur, 1885

odile redon: un étrange jongleur, 1885

Il paraît que le botaniste Jean Robin (1550 – 1629), garde du Jardin des Plantes, aurait étendu en France la vogue d’un bulbe qui n’était cultivé auparavant qu’en Provence et dans le Languedoc. La tubéreuse, Polianthes tuberosa, originaire du Mexique, possède une histoire aussi riche que son parfum enivrant. On ne la cultive plus en France, mais en Inde: dans le sud du pays on l’appelle rajoni-ghanda, senteur de nuit.

La lune vint à la forge
en jupe de tubéreuse
et l’enfant ouvrit sur elle,
ouvrit, ouvrit ses grands yeux.

Si la poésie de García Lorca dût devenir une fleur, il s’agirait certainement de la tubéreuse. Une inflorescence d’une rare beauté, un parfum d’une intensité exceptionnelle: voici deux éléments qui, à mon avis, décrivent aussi ses vers. En outre, la tubéreuse est une image, un symbole, qui se montre très souvent tout au long de son œuvre. Pourtant, la timidité du poète n’aurait jamais permis l’utilisation d’une tubéreuse trop envahissante : j’ai choisi trois versions de cette fleur pour revêtir tous ces mots qui me sont tellement chers.

I

L’Artisan Parfumeur – Nuit de Tubéreuse

La plus légère des tubéreuses proposées dans cet article est composée par Bertrand Duchaufour en 2010. Son départ est un subtil chatouillement de cardamome et de poivre rose. Après, l’ylang-ylang et la fleur d’oranger se fondent à la tubéreuse dans les notes de cœur, rondes. Le fond, santal lacté et musc blanc, sur la peau se perd, en sourdine.

II

Serge Lutens – Cèdre

Christopher Sheldrake bâtit, en 2005, ce temple vivant dont les colonnes en bois sécrètent une résine collante et parfumée, le tout se nourrissant de clou de girofle et d’ambre. Nonchalant, parfois impertinent, on y retrouve quelques (toujours pardonnables) insolences à la Lutens: un cannelé pain d’épices et un sapin magique haut de gamme qui, assortis, vont très bien ensemble.

III

Diptyque – Do Son

Créé par Fabrice Pelegrin en 2005, ce parfum est une sorte de trompe-l’œil. Les premiers instants sont une explosion de tubéreuse et de néroli, médicinaux et agressifs, qui se mêlent au froissement d’un feuillage imaginaire qui arrive quelques minutes plus tard.  Le fond est bien celui d’un musc blanc, mielé, poudré d’iris, charnel. Do Son est une aube blanche, un réveil.

arnold schönberg: verklärte nacht (manuscrit), 1899

arnold schönberg: verklärte nacht (manuscrit), 1899

Mes idoles sont, très souvent, des personnages littéraires. La plupart des fois il ne s’agit pas de protagonistes, même pas de rôles très marqués ou particulièrement décisifs. Dans ce cas-ci Joachim Ziemssen, le cousin de Hans Castorp, protagoniste de Der Zauberberg de Mann, m’a captivé. Dans le roman Ziemssen joue, je le crois, la Noblesse. Timide, bien élevé, délicat, d’une simplicité extrême. Sa silhouette subtile s’étale suprême. En outre, si je l’ai bien compris, il personnifie parallèlement un certain genre d’incertitude, et c’est grâce à lui (ou bien malgré lui, peux-je le décider ?) que la vie de Castorp devient ce que l’on a appris.

Son odeur, dans ma tête il y en a, est bien celle-là d’une eau de toilette fraîche et insouciante, pudique et réservée. Ce genre de parfum, que j’apprécie beaucoup, n’appartient pas entièrement à mes goûts. Nonobstant que plusieurs flacons de ce genre fassent partie de mes avoirs, je les utilise très rarement. Lorsque je le fais, plutôt pendant les belles saisons, les envies sont toujours les mêmes : de la pause, du confort, du plein air.

Mon point de départ est Bouquet Impérial de Roger & Gallet, découvert furtivement pendant mon enfance. Son énorme flacon à l’ancienne régnait dès la tablette de la toilette de la chambre d’amis de la maison familiale. Ce territoire, qui m’était interdit, gardait cette merveille de mandarine, de rhubarbe et de musc, dont l’intérieur du bouchon je reniflais en cachette. Ziemssen, je le sais, ne peut émaner qu’un parfum de ce genre.

I

Chloé – Eau de Fleurs: Capucine

Louise Turner signa en 2010 cette aquarelle de galbanum, verte et légère. On dirait d’un tulle de soie blanche que, sur un fond blanc, devient vert pastel. Le néroli y ajoute de la douceur candide, et le jasmin et le muguet, dans ce cas-ci végétaux et translucides, colorient le feuillage du jardin. Les impressions de la parfumeur sur la fleur, « elle semble tout droit sortie d’un livre ancien de botanique ou d’un herbier », me semblent très justes. Le seul bémol ? Son manque de tenue.

II

Penhaligon’s – Opus 1870

Un chypre léger conçu en 2005 (son parfumer m’est introuvable). Une trace d’encens perlé de poivre noir et de rose. Une sortie pétillante en sourdine : la marque revendique du yuzu et des grains de coriandre.  Le fond cèdre et santal est bien celui d’une cologne à l’ancienne, d’un barber’s shop victorien. Pas un tulle, mais du papier de soie : une fenêtre ouverte à une vallée peuplée de sapins blanchis de neige.

III

Chanel – Nº 18

Un voulu soliflore de grains d’ambrette, d’hibiscus, composé par Jacques Polge en 2007 pour être ajouté à la collection de Les Exclusifs de Chanel. Une très brève ouverture agrumée et discrètement aldéhydée  nous présente une fleur un peu rose et un peu grise, à la senteur dont les échos rappellent la douceur du saké. Une eau de toilette plutôt féminine, fragile, mais avec du caractère. Un vélarium en lin écru protège un petit bouquet de roses et fleurs de prunier d’un soleil qui, insolent, pourrait les souiller.

elizabeth violet blackadder: lilies (green and white), 1988

elizabeth blackadder: lilies (green and white), 1988

Le tirage à sort chez Grain de musc organisé par Denyse Beaulieu m’a permis de gagner deux échantillons sous condition d’en livrer mon interprétation. Jour, le nouveau-né de la maison Hermès, exigeait une petite réflexion: quelles sont les fleurs que son kaléidoscope olfactif forme et déforme?  J’ai profité de mon entrée en action chez Grain de musc pour développer un avis qui requérait plusieurs paragraphes, et que j’afiche ci-dessous.

« Un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe. »

C’était le désir de Coco Chanel pour son Numéro 5: du composé, du fabriqué, du parfum qui sent le parfum. Jour d’Hermès n’est pas un parfum inspiré d’un bouquet de fleurs, mais un bouquet de fleurs inspiré d’un parfum. La question qui se pose: est-ce que ça me plaît? Oui et non.

Sur ma peau Jour a l’odeur d’une savonnette réussite mais légèrement banale. Je me dis que c’est une belle option parmi les lancements grand publique, et je me dis aussi que j’y sens une version de L’Eau de Serge Lutens en plus concret, en plus affirmé… mais presque redondante.

L’éclat initial après la vaporisation mélange des échos timides: du dianthus, des bouchons de rose à peine pilés, du freesia… et une présence qui me fait penser d’abord à une poire tranchée et croquante. Pourtant, la savonnette dont je parlais règne: en empruntant ses traits à la fleur presque virginale de Vanille Galante et les zestes anesthésiés d’Iris Ukiyoé, il reste une pâte peu grasse douée de sagesse et de persévérance (quelle tenue splendide tout en restant discrète !).

Jean-Claude Ellena, dans son laboratoire à l’image épurée et minimaliste, a produit l’hybride d’une fleur rare à la place d’un parfum. Jour d’Hermès devient le soliflore utopique d’un arbuste dont les inflorescences sentent les muscs blancs, propres, lessiviels. Et, si cette fleur sans nom devra trouver sa place dans un traité de botanique, le nom famille du parfumeur sera latinisé en reconnaissance de sa prouesse.

Jour se présente comme un mix et remix dont l’esprit n’est pas lointain de celui de Voyage d’Hermès: chic mais démocratique; prudent mais insipide. Ayant senti des perles dignes d’ovation dans la collection des Hermessences, je ne peux que culpabiliser la marque d’une telle déraison.