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bertrand duchaufour

odile redon: un étrange jongleur, 1885

odile redon: un étrange jongleur, 1885

Il paraît que le botaniste Jean Robin (1550 – 1629), garde du Jardin des Plantes, aurait étendu en France la vogue d’un bulbe qui n’était cultivé auparavant qu’en Provence et dans le Languedoc. La tubéreuse, Polianthes tuberosa, originaire du Mexique, possède une histoire aussi riche que son parfum enivrant. On ne la cultive plus en France, mais en Inde: dans le sud du pays on l’appelle rajoni-ghanda, senteur de nuit.

La lune vint à la forge
en jupe de tubéreuse
et l’enfant ouvrit sur elle,
ouvrit, ouvrit ses grands yeux.

Si la poésie de García Lorca dût devenir une fleur, il s’agirait certainement de la tubéreuse. Une inflorescence d’une rare beauté, un parfum d’une intensité exceptionnelle: voici deux éléments qui, à mon avis, décrivent aussi ses vers. En outre, la tubéreuse est une image, un symbole, qui se montre très souvent tout au long de son œuvre. Pourtant, la timidité du poète n’aurait jamais permis l’utilisation d’une tubéreuse trop envahissante : j’ai choisi trois versions de cette fleur pour revêtir tous ces mots qui me sont tellement chers.

I

L’Artisan Parfumeur – Nuit de Tubéreuse

La plus légère des tubéreuses proposées dans cet article est composée par Bertrand Duchaufour en 2010. Son départ est un subtil chatouillement de cardamome et de poivre rose. Après, l’ylang-ylang et la fleur d’oranger se fondent à la tubéreuse dans les notes de cœur, rondes. Le fond, santal lacté et musc blanc, sur la peau se perd, en sourdine.

II

Serge Lutens – Cèdre

Christopher Sheldrake bâtit, en 2005, ce temple vivant dont les colonnes en bois sécrètent une résine collante et parfumée, le tout se nourrissant de clou de girofle et d’ambre. Nonchalant, parfois impertinent, on y retrouve quelques (toujours pardonnables) insolences à la Lutens: un cannelé pain d’épices et un sapin magique haut de gamme qui, assortis, vont très bien ensemble.

III

Diptyque – Do Son

Créé par Fabrice Pelegrin en 2005, ce parfum est une sorte de trompe-l’œil. Les premiers instants sont une explosion de tubéreuse et de néroli, médicinaux et agressifs, qui se mêlent au froissement d’un feuillage imaginaire qui arrive quelques minutes plus tard.  Le fond est bien celui d’un musc blanc, mielé, poudré d’iris, charnel. Do Son est une aube blanche, un réveil.

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

Paestum (ou Poseidonia), cité de la Grande-Grèce placée en Campanie, ne fut pas consacrée à Poséidon, mais à Héra et Athéna. Virgile évoqua brièvement ses roseraies dans ses Géorgiques, poème en quatre chants. Jean-Pierre Brun nous explique dans un article que la presse à l’huile située au milieu du forum de la cité confirme l’existence d’une boutique pour produire de l’huile essentielle de rose sur place. (La tradition de l’époque nous fait supposer que la base de cette préparation contiendrait aussi de la myrrhe.)

Bertrand Duchaufour composa Paestum Rose pour Eau d’Italie en 2006. La rose de Turquie est ici transfigurée par l’essence d’artémise, plante indienne dont l’huile obtenue par distillation possède des facettes fruitées et liquoreuses. Ses ombres ne changent pas la couleur: coriandre, poivre rose, un certain accord pivoine. Un encens essentiel présente un fond de myrrhe et de patchouli terreux. Le papyrus et le bois de wengé (Millettia laurentii), terriblement chic dans la pyramide olfactive du site de la marque, me sont introuvables.

Lorsque je me parfume en Paestum Rose, on dirait d’un spiritueux dont la recette ancestrale contient de la rose et des fruits (j’y sens de la grenade; suis-je suggestionné par ces fruits qui ont toujours accompagné les représentations d’Héra?). L’encens et la myrrhe y apportent la gravitas et la sécheresse en sculptant les fleurs sur la peau comme si c’étaient des boutons sur un chapiteau.

Ce parfum est le paradoxe d’une rose ombrée et ensoleillée, épicurienne et modérée, d’un temple avec ses liturgies et ses bacchanales. Paestum Rose n’est pas grec, pas roman non plus: il est impressionniste. En fait, ce sacré qui tombe en profane trouve sa place en musique: les Danses pour harpe et orchestre de Debussy.