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christopher sheldrake

marià fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

mariano fortuny: los hijos del pintor en el salón japonés, 1874 [détail]

Je me souviens que, lors du lancement l’année 2000, Serge Lutens présenta Sa Majesté la Rose en parlant de mythologie grecque. Je ne sus que plus tard que le parfum s’inspirait d’Oriane de Guermantes : il prend trois absolus de rose de la même façon que le personnage de la duchesse de Guermantes est l’amalgame de trois femmes du Paris de l’époque.

Christopher Sheldrake composa ce soliflore en fondant l’essence, donc, de roses provenant de trois endroits : le Maroc, la Turquie, la Bulgarie. Pour le départ, déployé en verdure naturaliste, le lychee et la camomille offrent son côté le plus potager et réaliste. La suite est inattendue : la feuille de géranium et le clou de girofle remplacent la végétation et transforment le paysage. Le fond laiteux tresse le miel et le gaïac avant de se plonger dans un étang de muscs vaguement animaux.

Les étiquètes sont toujours injustes : Sa Majesté la Rose ne doit pas forcément se consacrer aux femmes. Chez moi il se transforme, il se virilise. La première vaporisation injecte une substance verte et frappante, très herbacée et pas du tout florale. C’est un bouton clos, encore entouré de ses sépales, à peine écrasé entre les doigts. Sur ma peau le géranium envahit le tout, solaire et nonchalant. La rose devient son ombre, sa feuille fleurante. Le fond, un miel animal et sec, s’éteint sereinement.

Voici donc une rose réelle, botanique ; une dissection. J’ai du mal à la placer dans le Maroc chéri de Lutens : elle me plaît un peu plus au milieu d’un jardin andalou, toute entourée de géraniums-lierre et de verveines. La dépossédant de toutes les lourdeurs possibles, elle irradie et rayonne.

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odile redon: un étrange jongleur, 1885

odile redon: un étrange jongleur, 1885

Il paraît que le botaniste Jean Robin (1550 – 1629), garde du Jardin des Plantes, aurait étendu en France la vogue d’un bulbe qui n’était cultivé auparavant qu’en Provence et dans le Languedoc. La tubéreuse, Polianthes tuberosa, originaire du Mexique, possède une histoire aussi riche que son parfum enivrant. On ne la cultive plus en France, mais en Inde: dans le sud du pays on l’appelle rajoni-ghanda, senteur de nuit.

La lune vint à la forge
en jupe de tubéreuse
et l’enfant ouvrit sur elle,
ouvrit, ouvrit ses grands yeux.

Si la poésie de García Lorca dût devenir une fleur, il s’agirait certainement de la tubéreuse. Une inflorescence d’une rare beauté, un parfum d’une intensité exceptionnelle: voici deux éléments qui, à mon avis, décrivent aussi ses vers. En outre, la tubéreuse est une image, un symbole, qui se montre très souvent tout au long de son œuvre. Pourtant, la timidité du poète n’aurait jamais permis l’utilisation d’une tubéreuse trop envahissante : j’ai choisi trois versions de cette fleur pour revêtir tous ces mots qui me sont tellement chers.

I

L’Artisan Parfumeur – Nuit de Tubéreuse

La plus légère des tubéreuses proposées dans cet article est composée par Bertrand Duchaufour en 2010. Son départ est un subtil chatouillement de cardamome et de poivre rose. Après, l’ylang-ylang et la fleur d’oranger se fondent à la tubéreuse dans les notes de cœur, rondes. Le fond, santal lacté et musc blanc, sur la peau se perd, en sourdine.

II

Serge Lutens – Cèdre

Christopher Sheldrake bâtit, en 2005, ce temple vivant dont les colonnes en bois sécrètent une résine collante et parfumée, le tout se nourrissant de clou de girofle et d’ambre. Nonchalant, parfois impertinent, on y retrouve quelques (toujours pardonnables) insolences à la Lutens: un cannelé pain d’épices et un sapin magique haut de gamme qui, assortis, vont très bien ensemble.

III

Diptyque – Do Son

Créé par Fabrice Pelegrin en 2005, ce parfum est une sorte de trompe-l’œil. Les premiers instants sont une explosion de tubéreuse et de néroli, médicinaux et agressifs, qui se mêlent au froissement d’un feuillage imaginaire qui arrive quelques minutes plus tard.  Le fond est bien celui d’un musc blanc, mielé, poudré d’iris, charnel. Do Son est une aube blanche, un réveil.

conrad marca-relli: figurative form, 1958

conrad marca-relli: figurative form, 1958

Le patchouli, résine distillée des feuilles du Pogostemon cablin originaire de l’Indonésie, devient le fil rouge de ce parfum, mais les facettes terreuses et camphrées de la plante sont ici exacerbées. Bornéo et 1834 sont l’endroit et la date d’envoi du premier patchouli arrivé en Europe. Il n’était en essence, mais en feuille séchée: tout caché entre les rouleaux de soie débarqués, il protégeait le tissu des teignes et maquillait l’odeur des teintures et de leurs fixatifs.

Bornéo 1834 est du patchouli réinterprété. Réinterpréter, ou bien « je vois ça comme ça » ou même « ça c’est bien mais je vais le faire en plus beau », est une chose que Serge Lutens maîtrise. En 2005 il confia à Christopher Sheldrake encore une fois un nouvel opus pour la collection. La densité liquoreuse du patchouli est garnie avec du camphre et du galbanum, ce qui lui confère une dimension très médicinale. Le cacao, amer et très terreux, est façonné par cette eau-de-vie dans laquelle plusieurs racines de réglisse s’imbibent d’alcool. La douceur ne reste pas longtemps: le ciste-labdanum et la résine de cannabis (peut-être un clin d’œil aux hippies des années 70 qui ont popularisé l’accord patchouli car il camouflait l’odeur des joints) arrivent tout de suite, se déposent.

Les premières minutes de Bornéo 1834 sont de l’air clos dans le laboratoire d’un apothicaire: médicamenteux, mystérieux, attirant. Le camphre et le patchouli y sont bien présents. Le cacao, poussiéreux et sec, pourrait même nous faire éternuer. La réglisse, très soulignée, risque toujours d’être dérangeante, mais elle n’y arrive jamais. Bornéo 1834 fait d’une pierre deux coups: un beau patchouli qui n’est pas sucré. Sur la peau ses contrastes s’équilibrent et ses formes s’emboîtent.

D’un développement assez linéal, Bornéo 1834 reste un parfum présent mais très discret. Il devient un intérieur sombre, douillet, à la lumière feutré, qui nous rappelle que parfum de caractère et parfum strident ne sont pas forcément la même chose.

kate lehman: golathus and phasma, 2005

Serge Lutens offrit sa vision du vétiver en 2004. La racine indienne est l’un des composants les plus habituels des parfums masculins, et plus rarement des notes de fond des féminins, mais cette fois-ci il déploie toute son ambivalence. Lutens connecta l’odeur de cette matière à son expérience: lorsqu’il était un enfant il rêvait de changer sa famille, son pays, son sexe. Le vétiver devait, donc, subir une métamorphose et s’étaler d’une façon suffisamment ambiguë pourvu que la peau choisît un genre.

Christopher Sheldrake hybrida un arbre imaginaire poussant de la racine archiconnue. Un baume de benjoin, ciste labdanum et bois de santal protège une structure solide de vétiver et bois de gaïac. L’effet balsamique, légèrement médicinal, est compensé par l’iris toscan et arrondit par une rose translucide et un cacao lacté. L’ambre et le musc, en sourdine, deviennent la terre poussiéreuse d’où le vétiver a été déraciné.

Sur moi, Vétiver Oriental est terriblement vert, tel le ciste labdanum y est évident dés le début. La rudesse de la matière, suivie de très près par le gaïac et un iris suggéré, est assouplie par la rose, végétale et fumée, timide. Ayant des ingrédients très communs, Sheldrake réécrit le vétiver et ses partenaires en l’adaptant à l’orientalisme de la maison parisienne. Le sillage est discret, mais la ténue de l’eau de parfum (haute concentration) assez remarquable.

Je ne crois pas que Lutens eut réussi à changer le sexe de la racine: à mon avis Vétiver Oriental est bien un homme. Ce qui m’amuse, pourtant, c’est que cet homme ne devient pas un arbre, mais un insecte, un phasme-feuille javanais: répulsif, fascinant, croustillant et un tantinet féminin.

afro basaldella: paese giallo, 1957

Il paraît que Serge Lutens se serait inspiré d’une ancienne doctrine, à mon avis possiblement connectée aux théories des médecins grecs concernant la nature des humeurs, pour concevoir Arabie: ce qui est sec est noble par essence, et ce qui est humide incarne la luxure. Lutens aurait voulu associer, donc, l’odeur de plusieurs matières qui sentent bon en séchant.

Ce principe nous offre une corne de l’abondance farcie de délices inusuels: écorce de mandarine, figues sèches, dattes brunes, raisins de Corinthe, feuilles de laurier. Le tout s’accompagne, en apportant un sirop riche mais pas du tout culinaire, de cumin, noix de muscade, fève Tonka et clou de girofle. Ayant comme base un bloc brut et résineux de cèdre et santal, les arêtes de cette eau de parfum sont poncées grâce au benjoin de Siam et la myrrhe.

Christopher Sheldrake compose donc cet opus en 2000, en niellant les éléments de ce bouquet rare sur le cèdre adoré de Lutens. Le sillage et la tenue sont extraordinaires, et Arabie se développe sur la peau comme le récit d’un raconteur génial et inépuisable: l’histoire s’éloigne et s’approche sans cesse en nous illustrant tous les personnages de sa trame. Le résultat final est assez proche de celui de Santal de Mysore, mais l’overdose de cumin de ce dernier est suppléée ici par la noblesse des fruits secs.

Sur moi Arabie est un boisé riche et voluptueux. Le santal y règne et un moût cuit, percé de laurier et raisins cuminés, éclate de lumière et chaleur et me transporte. Tout compte fait, ceci n’est pas un parfum orientaliste, mais un roman formidable.

carl theodor dreyer: la passion de jeanne d’arc, 1928

L’oliban est une résine produite par les arbres mâles des espèces du genre Boswellia, originaire de l’actuel Oman et cultivé aussi en Somalie et au Yémen. Il faut attendre une dizaine d’années pour que l’arbre fournisse la résine. L’écorce est incisée et l’on récolte les sécrétions des troncs  trois semaines plus tard. Il y a deux types de résine d’oliban, le premier étant le plus précieux: l’encens blanc (c’est-à-dire, la résine recueillie en automne d’après les incisions estivales) et l’encens roux (les concrétions ramassées au printemps à la suite des incisions hivernales).

Orchanos fit enterrer sa fille Leucothoé vivante. Hélios, amoureux d’elle, incapable de supporter sa souffrance, changea Leucothoé en tige d’encens. Ovide évoque de cette façon, dans ses Métamorphoses, la naissance du premier arbre de Boswellia.

Le nom que les Égyptiens lui donnèrent, sénetecher, signifie « ce qui rend divin ». Le mot «encens» fut emprunté au latin ecclésiastique vers 1135 (incensum désignait une matière brûlée en sacrifice). Le pouvoir mystique de l’encens, célébré par la religion, fut aussi économique: la route de l’encens agrandit la fortune de plusieurs royaumes et pendant le Moyen-âge la résine fut considérée plus précieuse que l’or.

Ce n’est pas la martyre qui m’inspire, mais Maria Falconetti en jouant le rôle principal dans le film de Dreyer: son rapport avec la caméra, les nuances de son interprétation, la plasticité de son visage. Il paraît que le tournage de La passion de Jeanne d’Arc fut un éclatement de couleur et de tissus brillants. Le blanc et noir du résultat final, en revanche, est un dépouillement de tous les éléments qui fait enlever l’essence de l’histoire et de son personnage comme une volute de fumée.

I

Serge Lutens – Serge Noire

Lorsque Lutens décrit un parfum comme « l’esthète » il faut bien faire attention. Christopher Sheldrake signe ce bloc d’encens brutal et narcotique en 2008. Injectant camphre, poivre noir et clou de girofle dans l’air, les premières minutes en sont presque injurieuses. Une odeur de transpiration aigre bouleverse les narines avant qu’une corbeille de prunes confites n’arrive subtilement parfumée au patchouli. L’esthète, ou l’ascète (car la serge est utilisée pour les soutanes et les uniformes militaires), nous fait fléchir.

II

Lorenzo Villoresi – Incensi

Le parfumeur florentin livra cette eau de toilette en 1997. Un encens réaliste et classiciste, dans lequel l’odeur de l’oliban est amplifiée par le baume Tolu et plusieurs résines (styrax, benjoin, élémi) tout en gardant une dimension très légère. La bergamote, le pavot et la baie du genévrier démentent cette fausse impression de cologne à l’ancienne. Il reste une option moins capiteuse de l’encens pour l’été et une belle alternative à Avignon de Comme des Garçons.

III

Etro – Messe de Minuit

Jacques Flori acheva ce parfum en 1994. Messe de Minuit est riche, épais, enivrant. La base d’encens, myrrhe et labdanum, solide et imperturbable, est vivifiée par une mielée overdose d’agrumes (citron, orange, bergamote, petit-grain). Comme la messe dont il porte le nom, il trouve sa place en hiver. Étant un peu moins facile à porter que les deux encens exposés ci-dessus, il reste un monument pour lequel il faut remercier la prise de risque de la marque milanaise.

richard pettibone: proust’s bedroom, 1966

Les violettes furent bien courtisées par les classiques: les grecs les utilisaient pour orner les cercueils des jeunes vierges et Pline l’Ancien leur attribuait le pouvoir de calmer les céphalées et atténuer la gueule de bois. A partir du Haut Moyen-âge elles devinrent une marque d’honneur et de respect. Même si l’on les découvrit «olfactivement»  durant l’époque victorienne, c’est grâce à la parfumerie française qu’elles sont logées dans une place discrète mais incontestable.

De nos jours, ce sont les feuilles de la viola odorata que peuvent donner naissance à l’absolue. Son odeur est poudrée, verte et terreuse. En revanche il faut que les parfumeurs utilisent les ionones, composés synthétiques, pour reproduire la senteur des fleurs, dans ce cas-ci un peu moins verte et légèrement plus sucrée.

Je repense surtout maintenant au petit jardin où je prenais avec ma mère le déjeuner du matin et où il y avait d’innombrables pensées. Elles m’avaient toujours paru un peu tristes, graves comme des emblèmes, mais douces et veloutées, souvent mauves, parfois violettes, presque noires, avec de gracieuses et mystérieuses images jaunes, quelques-unes entièrement blanches et d’une frêle innocence. Je les cueille toutes maintenant dans mon souvenir, ces pensées, leur tristesse c’est accrue d’avoir été comprises, la douceur de leur velouté est à jamais disparue. [Marcel Proust: La confession d’une jeune fille]

C’est après la lecture de ce passage et la façon dont l’écrivain s’exprime que j’ai pensé à une odeur qui lui eût pu être chère. Ce panégyrique m’inspirait la verdure d’un jardin clos dont les brisures du dallage débordent des violettes. La réponse est arrivée en triptyque:

I

Santa Maria Novella – Violetta

Le matin, dans la salle de bain silencieuse et saturée de vapeur, le rituel de la toilette et l’habillement prépare Proust pour la quotidienneté. Cette version de la violette est inattendue par la verdure d’une brassée de feuilles craquantes et fleurs aux antipodes de la douceur, tout juste revêtues d’une vanille aqueuse.

II

Les Nez – The Unicorn Spell

Le petit-déjeuner attend dans le jardin, où la table préparée dépasse les parterres avec leur flore encore assouplie. Isabelle Doyen intensifie la force du feuillage du jus et la violette, verglacée, se déploie toute-puissante. Le fond boisé et légèrement poivré devient le sous-bois d’une forêt.

III

Serge Lutens – Bois de Violette

Marcel s’enfonce dans le boudoir de la maison pour y retrouver sa mère. Il se blottit dans ses bras et reconnaît encore une fois la petite fleur: elle est devenue douillette et riche. Christopher Sheldrake créa un alcool de cèdre blanc paré de violettes, voluptueux et suggestif. La jeunesse dorée et le désenchantement présent se mêlent, luxueux, en décadence.