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jean-claude ellena

elizabeth violet blackadder: lilies (green and white), 1988

elizabeth blackadder: lilies (green and white), 1988

Le tirage à sort chez Grain de musc organisé par Denyse Beaulieu m’a permis de gagner deux échantillons sous condition d’en livrer mon interprétation. Jour, le nouveau-né de la maison Hermès, exigeait une petite réflexion: quelles sont les fleurs que son kaléidoscope olfactif forme et déforme?  J’ai profité de mon entrée en action chez Grain de musc pour développer un avis qui requérait plusieurs paragraphes, et que j’afiche ci-dessous.

« Un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe. »

C’était le désir de Coco Chanel pour son Numéro 5: du composé, du fabriqué, du parfum qui sent le parfum. Jour d’Hermès n’est pas un parfum inspiré d’un bouquet de fleurs, mais un bouquet de fleurs inspiré d’un parfum. La question qui se pose: est-ce que ça me plaît? Oui et non.

Sur ma peau Jour a l’odeur d’une savonnette réussite mais légèrement banale. Je me dis que c’est une belle option parmi les lancements grand publique, et je me dis aussi que j’y sens une version de L’Eau de Serge Lutens en plus concret, en plus affirmé… mais presque redondante.

L’éclat initial après la vaporisation mélange des échos timides: du dianthus, des bouchons de rose à peine pilés, du freesia… et une présence qui me fait penser d’abord à une poire tranchée et croquante. Pourtant, la savonnette dont je parlais règne: en empruntant ses traits à la fleur presque virginale de Vanille Galante et les zestes anesthésiés d’Iris Ukiyoé, il reste une pâte peu grasse douée de sagesse et de persévérance (quelle tenue splendide tout en restant discrète !).

Jean-Claude Ellena, dans son laboratoire à l’image épurée et minimaliste, a produit l’hybride d’une fleur rare à la place d’un parfum. Jour d’Hermès devient le soliflore utopique d’un arbuste dont les inflorescences sentent les muscs blancs, propres, lessiviels. Et, si cette fleur sans nom devra trouver sa place dans un traité de botanique, le nom famille du parfumeur sera latinisé en reconnaissance de sa prouesse.

Jour se présente comme un mix et remix dont l’esprit n’est pas lointain de celui de Voyage d’Hermès: chic mais démocratique; prudent mais insipide. Ayant senti des perles dignes d’ovation dans la collection des Hermessences, je ne peux que culpabiliser la marque d’une telle déraison.

pat harris: pear, 2007

Une des espèces endémiques de l’île de La Réunion est le Ruizia cordata, connu comme « le bois de senteur blanc » (car ses petites fleurs rougeâtres exhalent une odeur qui rappelle celle de la farine). Etant une espèce en voie de disparition dans les années 70, on récupéra quelques boutures des trois seuls individus survivants et l’on cultiva des nouvelles plantes pour les réintroduire en 1989.

Jean-Claude Ellena composa Bois Farine pour L’Artisan Parfumeur en 2003 en s’inspirant des fleurs de cet arbre. Voici donc une autre gravure botanique qui s’ajoutait au libre d’espèces végétales «modifiées» par le parfumeur. La farine y est idéalisée, tant l’accord de tête mélangeant grains de fenouil et amande tendre est cosmétique. Cette boule de massepain amer se tourne laiteuse en s’arrosant d’iris et de fève Tonka. La coumarine composant la fève enchaîne cette facette foin talqué avec les notes de fond du parfum: cèdre blanc, gaïac, santal.

Ce bois farineux est blanc comme du lait chaud dans lequel l’on aurait infusé des fruits secs et des bois clairs. (De toute façon on est très loin d’Etra ou Le Feu d’Issey, comblés d’allusions au thé chai et les roses confites.) Le fil rouge amande – iris – santal, magistralement construit par le parfumeur, imprègne la peau de ce baume savoureux et délicat.

Le seul reproche est celui attribuable à la plupart des créations d’Ellena: ayant une ténue plutôt insuffisante et une diffusion réservée, l’amusement olfactif qu’il provoque se dissipe à peu près deux heures après la vaporisation.  Bois Farine reste cependant une belle eau de toilette à utiliser lorsqu’une fine envie de gourmandise lance un appel.

sue johnson: wasp-nest-tail oriole, 1997

Hermès a imaginé les Hermessences, une collection d’eaux de toilette, et Jean-Claude Ellena les a matérialisées. Ellena, souvent surnommé l’aquarelliste du parfum, envisage ces Hermessences comme un laboratoire d’expérimentation. L’ingrédient nommant chaque création est toujours idéalisé en exacerbant ou dissimulant ses facettes intrinsèques pour en composer une variation.

Cette fois-ci l’ambre, résine arborescente qui cristallise à l’air par oxydation, se dilue et s’aromatise. L’accord ambre que l’on utilise en parfumerie (vanille, benjoin, labdanum, musc) s’enrichit de sésame, cannelle, fève tonka et amande. Le fond, un tabac cuiré et balsamique, soutien tous les ingrédients et les fait dialoguer.

Le narguilé, avec l’arôme doux du tabac fruité et mielé, s’y trouve bien présent. L’ambre aussi, rhumé et sirupeux, un tantinet excessif. L’Orient, à mon avis, pas du tout. Il n’y a pas de fumerie exotique ici: lorsque je me parfume en Ambre Narguilé je vois une tarte tatin peu beurré, overdosée de cannelle et eau-de-vie, dont les pommes peu cuites croustillent sous les dents.

Ambre Narguilé n’est pas un goûter sucré, mais son évocation. La composition est une gourmandise équilibrée et élégante, orientaliste, et son sillage et sa ténacité en font une armure efficace contre les froids hivers de la nostalgie.