oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

oskar kokoschka: pomegranate and praying mantis, 1948

Paestum (ou Poseidonia), cité de la Grande-Grèce placée en Campanie, ne fut pas consacrée à Poséidon, mais à Héra et Athéna. Virgile évoqua brièvement ses roseraies dans ses Géorgiques, poème en quatre chants. Jean-Pierre Brun nous explique dans un article que la presse à l’huile située au milieu du forum de la cité confirme l’existence d’une boutique pour produire de l’huile essentielle de rose sur place. (La tradition de l’époque nous fait supposer que la base de cette préparation contiendrait aussi de la myrrhe.)

Bertrand Duchaufour composa Paestum Rose pour Eau d’Italie en 2006. La rose de Turquie est ici transfigurée par l’essence d’artémise, plante indienne dont l’huile obtenue par distillation possède des facettes fruitées et liquoreuses. Ses ombres ne changent pas la couleur: coriandre, poivre rose, un certain accord pivoine. Un encens essentiel présente un fond de myrrhe et de patchouli terreux. Le papyrus et le bois de wengé (Millettia laurentii), terriblement chic dans la pyramide olfactive du site de la marque, me sont introuvables.

Lorsque je me parfume en Paestum Rose, on dirait d’un spiritueux dont la recette ancestrale contient de la rose et des fruits (j’y sens de la grenade; suis-je suggestionné par ces fruits qui ont toujours accompagné les représentations d’Héra?). L’encens et la myrrhe y apportent la gravitas et la sécheresse en sculptant les fleurs sur la peau comme si c’étaient des boutons sur un chapiteau.

Ce parfum est le paradoxe d’une rose ombrée et ensoleillée, épicurienne et modérée, d’un temple avec ses liturgies et ses bacchanales. Paestum Rose n’est pas grec, pas roman non plus: il est impressionniste. En fait, ce sacré qui tombe en profane trouve sa place en musique: les Danses pour harpe et orchestre de Debussy.

william henry fox talbot: dentelle, 1845

william henry fox talbot: lace, 1845

Jacques Floris créa ce parfum pour Etro en 1997. Il paraît qu’il est nommé après une reine indienne, mais la seule information distribuée par la marque est bien prudente: Shaal Nur, reine de la lumière de l’aube, nous promet un baume réparateur. La fleur représentant la dame serait le karo karoundé (Leptactina Senegambica), arbuste de l’Afrique méridionale dont les fleurs sentent un ligneux amalgame de jasmin et gardénia, qui s’établit comme l’âme de la composition et domine ses notes de cœur.

Le karo karoundé n’est pas indien, et les notes de tête non plus: Shaal Nur se présente comme un plateau de rondelles d’agrumes, juteuses et rafraîchissantes (mandarine, bergamote, pamplemousse, citron), sur lequel on a parsemé des pétales de rose du Maroc et des grains de coriandre. Les notes centrales ratifient que cet opus est une histoire qui se passe en Méditerranée: on y aperçoit du romarin, du thym, de l’estragon. Le fond, boisé et médicinal, finement crémeux, se compose de vétiver, encens et bois de cèdre.

Shaal Nur marie le vert du vétiver et du gardénia et la volupté d’un encens murmurant. Sur ma peau ses agrumes ne sont là que pour éclairer le karo karoundé, donc leur trace devient un subtil voile de mandarine très vite. Le romarin se transforme en bois de rose (talqué, soyeux) avant de se plonger dans un vétiver résineux mais aérien.

Ce parfum est tiède, lumineux, très classique et indéniablement moderne. Sa brassée de fruits et d’herbes nous emporte au centre du cloître d’un monastère sicilien. L’Orient se transforme en souvenir emboîté dans un autre souvenir qui s’emboîte lui-même dans un autre souvenir. Et c’est précisément cette mise en abîme qui rend Shaal Nur un plaisir d’équilibre et (apparente) simplicité.

conrad marca-relli: figurative form, 1958

conrad marca-relli: figurative form, 1958

Le patchouli, résine distillée des feuilles du Pogostemon cablin originaire de l’Indonésie, devient le fil rouge de ce parfum, mais les facettes terreuses et camphrées de la plante sont ici exacerbées. Bornéo et 1834 sont l’endroit et la date d’envoi du premier patchouli arrivé en Europe. Il n’était en essence, mais en feuille séchée: tout caché entre les rouleaux de soie débarqués, il protégeait le tissu des teignes et maquillait l’odeur des teintures et de leurs fixatifs.

Bornéo 1834 est du patchouli réinterprété. Réinterpréter, ou bien « je vois ça comme ça » ou même « ça c’est bien mais je vais le faire en plus beau », est une chose que Serge Lutens maîtrise. En 2005 il confia à Christopher Sheldrake encore une fois un nouvel opus pour la collection. La densité liquoreuse du patchouli est garnie avec du camphre et du galbanum, ce qui lui confère une dimension très médicinale. Le cacao, amer et très terreux, est façonné par cette eau-de-vie dans laquelle plusieurs racines de réglisse s’imbibent d’alcool. La douceur ne reste pas longtemps: le ciste-labdanum et la résine de cannabis (peut-être un clin d’œil aux hippies des années 70 qui ont popularisé l’accord patchouli car il camouflait l’odeur des joints) arrivent tout de suite, se déposent.

Les premières minutes de Bornéo 1834 sont de l’air clos dans le laboratoire d’un apothicaire: médicamenteux, mystérieux, attirant. Le camphre et le patchouli y sont bien présents. Le cacao, poussiéreux et sec, pourrait même nous faire éternuer. La réglisse, très soulignée, risque toujours d’être dérangeante, mais elle n’y arrive jamais. Bornéo 1834 fait d’une pierre deux coups: un beau patchouli qui n’est pas sucré. Sur la peau ses contrastes s’équilibrent et ses formes s’emboîtent.

D’un développement assez linéal, Bornéo 1834 reste un parfum présent mais très discret. Il devient un intérieur sombre, douillet, à la lumière feutré, qui nous rappelle que parfum de caractère et parfum strident ne sont pas forcément la même chose.

franz kline: untitled, 1951

René Lalique, maître vidrier et bijoutier, a fondé son atelier en 1890. Ses créations sont restées des exemples incontournables de qualité, créativité et élégance. Outre à l’œuvre en cristal et les bijoux, l’histoire de la maison est liée à la parfumerie: Lalique conçut plusieurs flacons pour des autres marques. Il était fort probable, donc, que la marque se mettait au parfum.

Encre Noire est un vrai vétiver. Ceci étant dit, son immense simplicité devient complexe lorsqu’on voit la façon dont Nathalie Lorson l’a construit. Le parfum, lancé en 2006, marie les vétivers de Bourbon et d’Haïti, denses et qualitatifs, qui bâtissent la colonne vertébrale de la composition. Le bois de cyprès et la résine de cèdre Hinoki, secs et presque médicinaux, vont en tête. Les notes de fond sont le musc et l’ambre, très subtils.

Encre Noire est du bois vivant, un arbre battant dont l’écorce a été arrachée. Sa résine s’est séchée, et c’est précisément cette nature ce que l’on sent: du vert, du sapin, de la forêt flottante privée du sous-bois et son odeur riche et automnale. Le cyprès, le Hinoki et les muscs sombres fluctuent, mais le vétiver insiste: il reste un monolithe tout au long du développement.

Si je devais prononcer un seul adjectif pour décrire ce parfum, ça serait «salé». Encre Noire a été un choc olfactif parce qu’il m’a fait penser au goût du sel: d’abord, la saveur de la peau après un bain de mer, lorsque l’eau s’est évaporée sous le soleil. Si le goût et l’odorat sont la même chose, ce parfum le prouve.

georg wilhelm pabst: die büchse der pandora, 1929

Le parfum, en soi, est un cosmétique. En outre, la parfumerie parfois fait un appel à un accord « cosmétique » pour bâtir un parfum. Cet accord se construit normalement autour des notes aldéhydées et talquées, légèrement grasses, donc olfactivement très proches de l’idée d’une coiffeuse et tous les éléments nécessaires pour  la toilette.

Les ingrédients que l’on associe au concept du bain et de la propreté, normalement par tradition et imposition olfactives, sont toujours les mêmes: le bois de rose, la violette, le beurre d’iris, le bois de santal et le musc blanc. Dans ces cas-ci, leurs facettes caractéristiques sont volontairement poussées à l’extrême pour souligner, je le crois, pas une odeur mais un souvenir. La fleurance la plus attribuable à l’accord cosmétique, en tout cas la plus prédominante, est toujours celle du rouge à lèvres. Le contact avec les muqueuses buccales permet l’usage d’une quantité de matières très limitée, donc les variations sur la rose, la violette ou les accords fruités sont le lieu commun de ces objets depuis des décennies.

Jean-Paul Gaultier, un des pionniers à vouloir un parfum à l’accord cosmétique, qu’il commissionna à Jacques Cavallier en 1993, lança Classique en s’inspirant d’un souvenir d’enfance: l’odeur de la trousse de bain de sa grand-mère. Ce complexe mélange de fleurs blanches, prune et vanille est un envahissant monument de féminité, classique comme son nom l’indique, mais moderne et captivant au même temps. Flower par Kenzo, créé par Alberto Morillas l’année 2000, est une révision de l’accord cosmétique, mais montrant une violette plus présente, et avec une note de poudre de riz très japonaise, telle est la tradition de l’usage de ce genre de fard au pays nippon. La trousse de bain reste, donc, toujours là.

Louise Brooks en jouant Lulu dans le film de Pabst, à mon avis, ne pourrait utiliser que ce genre d’odeur pour se parfumer. La féminité et la sensualité de la fille et les malheurs de la vertu nécessaires pour le personnage en sont le témoin. Voici trois exemples pour entretenir sa beauté:

I

Dolce & Gabbana – Sicily

Sicily, signé Nathalie Lorson en 2003, est l’une des rares surprises de la marque milanaise. La bergamote sicilienne y représente une savonnette aldéhydée dès le début. La rose et le jasmin se délassent en tendre pommade, et le bois de santal et l’héliotrope enrichissent le tout. Sicily dévient la version orientale et certes discrète de l’accord. Même si difficilement trouvable ces derniers temps, il mérite sans doute sa petite recherche.

II

Éditions de Parfums Frédéric Malle – Lipstick Rose

Ralf Schwieger proposa ce parfum à Frédéric Malle l’année 2000. La création s’adapte bien au concept de la marque, celui de la carte blanche donnée au parfumeur. Le résultat est une autre régression: une rose cireuse et superlative, auréolée de violette et colorée de framboise et pamplemousse, renferme dans son bouton un petit quelque-chose d’enfantin (les muscs propres) qui tourne, très ambigument, en masculin (l’ambre et le vétiver).

III

État Libre d’Orange – Putain des Palaces

Nathalie Feisthauer créa ce parfum en 2006. La rose et la violette forment le tout, l’amande amère et le gingembre confit le sucrent, et le cuir feutré configure leur décor. Putain des Palaces est excessif, abusif, à la limite du vulgaire, mais énormément charmant. Ses traces, particulièrement sur les vêtements, sont presque indélébiles. La courtisane, à ce point-ci, se transforme en fleur de plante carnivore.

kate lehman: golathus and phasma, 2005

Serge Lutens offrit sa vision du vétiver en 2004. La racine indienne est l’un des composants les plus habituels des parfums masculins, et plus rarement des notes de fond des féminins, mais cette fois-ci il déploie toute son ambivalence. Lutens connecta l’odeur de cette matière à son expérience: lorsqu’il était un enfant il rêvait de changer sa famille, son pays, son sexe. Le vétiver devait, donc, subir une métamorphose et s’étaler d’une façon suffisamment ambiguë pourvu que la peau choisît un genre.

Christopher Sheldrake hybrida un arbre imaginaire poussant de la racine archiconnue. Un baume de benjoin, ciste labdanum et bois de santal protège une structure solide de vétiver et bois de gaïac. L’effet balsamique, légèrement médicinal, est compensé par l’iris toscan et arrondit par une rose translucide et un cacao lacté. L’ambre et le musc, en sourdine, deviennent la terre poussiéreuse d’où le vétiver a été déraciné.

Sur moi, Vétiver Oriental est terriblement vert, tel le ciste labdanum y est évident dés le début. La rudesse de la matière, suivie de très près par le gaïac et un iris suggéré, est assouplie par la rose, végétale et fumée, timide. Ayant des ingrédients très communs, Sheldrake réécrit le vétiver et ses partenaires en l’adaptant à l’orientalisme de la maison parisienne. Le sillage est discret, mais la ténue de l’eau de parfum (haute concentration) assez remarquable.

Je ne crois pas que Lutens eut réussi à changer le sexe de la racine: à mon avis Vétiver Oriental est bien un homme. Ce qui m’amuse, pourtant, c’est que cet homme ne devient pas un arbre, mais un insecte, un phasme-feuille javanais: répulsif, fascinant, croustillant et un tantinet féminin.

pat harris: pear, 2007

Une des espèces endémiques de l’île de La Réunion est le Ruizia cordata, connu comme « le bois de senteur blanc » (car ses petites fleurs rougeâtres exhalent une odeur qui rappelle celle de la farine). Etant une espèce en voie de disparition dans les années 70, on récupéra quelques boutures des trois seuls individus survivants et l’on cultiva des nouvelles plantes pour les réintroduire en 1989.

Jean-Claude Ellena composa Bois Farine pour L’Artisan Parfumeur en 2003 en s’inspirant des fleurs de cet arbre. Voici donc une autre gravure botanique qui s’ajoutait au libre d’espèces végétales «modifiées» par le parfumeur. La farine y est idéalisée, tant l’accord de tête mélangeant grains de fenouil et amande tendre est cosmétique. Cette boule de massepain amer se tourne laiteuse en s’arrosant d’iris et de fève Tonka. La coumarine composant la fève enchaîne cette facette foin talqué avec les notes de fond du parfum: cèdre blanc, gaïac, santal.

Ce bois farineux est blanc comme du lait chaud dans lequel l’on aurait infusé des fruits secs et des bois clairs. (De toute façon on est très loin d’Etra ou Le Feu d’Issey, comblés d’allusions au thé chai et les roses confites.) Le fil rouge amande – iris – santal, magistralement construit par le parfumeur, imprègne la peau de ce baume savoureux et délicat.

Le seul reproche est celui attribuable à la plupart des créations d’Ellena: ayant une ténue plutôt insuffisante et une diffusion réservée, l’amusement olfactif qu’il provoque se dissipe à peu près deux heures après la vaporisation.  Bois Farine reste cependant une belle eau de toilette à utiliser lorsqu’une fine envie de gourmandise lance un appel.